
Julia et Will sont sur le point de se marier, après une très brève mais passionnée idylle, sur l’île d’Inis an Amplora, aussi dite l’île du Cormoran, située « à quelques kilomètres des côtes du Connemara » (p.21). Un lieu austère, longtemps abandonné pour sa sinistre renommée de lieu hanté par tous ceux qui sont restés emprisonnés et ensevelis dans l’impressionnante tourbière qui recouvre l’île.
Pourtant, malgré l’inhospitalité de ce lieu sauvage, Aoife et son mari Freddy ont décidé de restaurer l’une des plus prestigieuses bâtisses de l’île, La Folie, et d’en faire un établissement de charme pour y créer de l’événementiel et insuffler la vie et la légèreté qui sans doute manque à l’île. Ainsi, Aoife est devenue wedding planner.
Aussi se préparent-ils à recevoir 150 invités haut de gamme, les mariés n’étant rien de moins que le célèbre Will Slater, animateur phare d’un show d’aventures, et la brillante Julia Keegan, dont le magazine d’inspiration et de décoration caracole en ligne avec, sous sa coupe, trente employés. Luxe, faste et opulence sont donc de rigueur : rien ne sera de trop pour célébrer l’union de deux personnes qui semblent, à tous les égards, parfaits.
Seulement, des zones d’ombre s’annoncent déjà : la tempête à venir ; ce mot déposé en secret à Julia l’invitant à ne pas se marier à Will sous prétexte qu’il ne serait pas celui qu’il prétend être ; les sinistres cormorans qui semblent se moquer de la vanité humaine du haut des ruines de la chapelle ; le regard suppliant d’Olivia, la sœur et demoiselle d’honneur de Julia, plus les secondes rapprochent Julia de son union avec Will…
Quelques privilégiés ont l’honneur de résider sur l’île pendant deux jours, l’occasion pour les garçons d’honneur de Will – et anciens camarades de pensionnat – de raviver des traditions dont la bienséance se révèle vite être douteuse, alors qu’autour d’eux reste muet le cercle intime de Julia. Les langues se délient peu à peu avec l’alcool et tous les signes de distinction s’effacent les uns après les autres. Le vernis social n’est pas si brillant que cela, lorsque l’on gratte un peu.
« Mais cette pension a créé autre chose. Les rituels, les jeux de garçons… Tous ensemble, on est comme une sorte de meute. On a tendance à se laisser emporter. » (p.131)
Mais ces quelques convives ont amené avec eux sur l’île leurs propres tourments et l’ambiance du lieu couplée à des retrouvailles plus ou moins forcées ravive les spectres du passé pour nombre d’entre eux : leurs histoires personnelles pourraient bien entrer en collision, car nulle possibilité de s’échapper du lieu.
Le soir du mariage, alors que la tempête se déchaîne, un cadavre est retrouvé à proximité de la tourbière. Qui aurait pu vouloir la mort de quelqu’un un jour de célébration ? Pourquoi ?
« Tout semble différent sur cette île, comme si l’endroit lui-même nous influençait. Comme si nous avions été amenés ici pour une raison bien précise. » (p.376)
Au-fur-et-à-mesure que les chapitres s’enchaînent en alternant les points de vue des personnages, les zones d’ombre grandissent : derrière les apparences de joie et de légèreté, chacun charrie ses doutes, ses inquiétudes, sa rancœur, son chagrin. Et lorsque les derniers chapitres révèlent des clés insoupçonnées, brillamment amenées, tout devient alors d’une limpidité évidente. Les pièces du puzzle (ou du mariage) font sens en une cohérence ingénieuse, narrativement efficace.
Page-turner très bien écrit, L’invité(e) de trop questionne les choix que l’on fait dans notre vie selon que nous sommes influencés ou non, choix que l’on peut regretter et un passé auquel on ne peut finalement échapper. Le récit nous invite à aller au-delà des apparences et comprendre que derrière la perfection ou la frivolité se cache souvent une profondeur insoupçonnée. Tout le roman s’emploie à faire tomber les masques des invités, les uns après les autres. Et c’est réussi.
« Et je me rends bien compte maintenant que dans un mariage, pratiquement tout se joue sur les apparences. Tant que l’on arrive à traverser la journée l’air épanoui et radieux, qu’importe ce qui se trame de plus sombre sous la surface. » (p.287)
L’invité(e) de trop, Lucy FOLEY, traduit de l’anglais par Manon Malais, éditions LES PRESSES DE LA CITE / POCKET pour la version poche, 2022, 412 pages, 8.60€.
