A croquer

« La nounou », Evelyn Piper : une nanny diabolique

Il ne fait pas bon être nounou en ce moment dans le paysage culturel : entre la mini-série « L’intruse » créée par Nathalie Abdelnour et diffusée sur France 2, le cauchemar anglais narré par Sidonie Bonnec dans La fille au pair (actuellement en cours de lecture), voici la réédition d’un roman paru en 1966 par l’américain Evelyn Piper. La nounou y est une ogresse maléfique et manipulatrice, qui aurait de quoi hanter bien des esprits, pas forcément aussi enfantins que l’on pourrait le croire.

Nounou a derrière elle des tripotées d’enfants dont elle a pris soin toute sa vie durant. Un sacrifice mû par le sens du devoir, aussi se montre-t-elle femme inflexible et inébranlable. A soixante-quinze ans, elle est encore au service des Fane, et plus particulièrement de Mme Fane, jeune femme d’une grande passivité et d’une indolence saisissante depuis que son plus jeune enfant, Ralphie, est mort accidentellement alors qu’il était dans la salle de bain avec son grand frère Joey. La mère, au chagrin encore vif, est littéralement une enfant docile, qui ne demande rien d’autre que d’être prise en charge par sa chère Nounou. Car rien n’est concevable sans elle…

Placé dans un établissement spécialisé pendant deux ans, Joey a été entouré pour dépasser le traumatisme vécu et surtout mettre à distance toute culpabilité. Après tout, on ne saurait concevoir l’idée d’un enfant meurtrier de 8 ans. Mais nous sommes dans les années 60, et les théories n’accordent guère d’intérêt à l’innocence des enfants, marionnettes insignifiantes qui n,’ont pas leur mot à dire. Aussi, on tente de faire passer Joey pour un psychopathe qui s’ignore. L’idée peut nous sembler à nous délirante, mais elle tisse tout le récit d’Evelyn Piper le temps d’une interminable nuit, entre le retour de Joey à la maison une fin d’après-midi et le lever du jour, plusieurs heures après.

Dans un chassé-croisé impressionnant des personnages principaux et secondaires (la Nounou, les parents de Joey, le docteur du rez-de-chaussée…), la tension narrative est omniprésente : passablement encore fragile, Joey est convaincu que, de retour chez lui, Nounou veut le tuer, alors il doit lui échapper. Entre plans contrariés et retournements de situation (parfois vraiment improbables), la voix de l’enfant va-t-elle pouvoir se faire entendre et être cautionnée ? Pourquoi Nounou est-elle un monstre d’inhumanité ? Sur quels (vrais) alliés Joey pourra-t-il compter ?

« Il est le présent et elle est le passé. Il représente précisément ce qui condamne l’espèce de cette nurse à la disparition. Il est l’incarnation de ce qu’elle juge mauvais. De ce qu’elle hait. Elle est la parfaite image de la nounou anglaise, et Joey de l’enfant qui ne peut pas s’accommoder d’une nounou. » (p.28)

Le récit est haletant, mais je regrette certains twists balayés en quelques lignes, car ils pondèrent clairement la crédibilité du récit. On croirait parfois à un vaudeville (ici tragique) de théâtre, un huis-clos de cinéma parfois grand-guignolesque… Le dernier tiers du livre est donc passablement expédié, et l’ensemble perd alors son ton incisif.

Il n’en reste pas moins qu’il s’agit là d’une découverte littéraire à tenter, ne serait-ce que pour chérir notre propre enfance entourée de figures aimantes et bienveillantes. Evelyn Piper donne chair littéraire au cauchemar enfantin du monstre effroyable en travestissant à dessein l’archétype de la nourrice dévouée. Ainsi, elle pointe du doigt les méthodes éducatives et pédagogiques et questionne leur légitimité en ce tournant des années 60 : faut-il encore croire en des principes éducatifs rigides, figés dans des carcans passéistes ? Ne faut-il pas accepter la modernité de relations apaisées, fondées sur l’écoute et le respect de la figure de l’enfant ? Critique sous-jacente de l’éducation, le récit insuffle un vent nouveau au cœur du gouffre dramatique d’où naît le drame de l’intrigue.

Finalement, c’est vraiment bien joué…


La nounou, Evelyn PIPER, traduit de l’anglais (États-Unis) par Élisabeth Gille, éditions DENOEL, réédition de 2025, 278 pages, 22.50€.

2 réflexions au sujet de “« La nounou », Evelyn Piper : une nanny diabolique”

  1. Pas mon style de lecture… Mais j’ai souvenir de m’être quand même arrêtée en librairie face à cette couverture. Quelque chose m’intriguait. Je suis ravie d’avoir pu découvrir le livre par ta chronique 🙂

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