A dévorer !

« De son sang », Capucine Delattre : des liens indéfectibles ?

Sabine Antheaume est devenue maman sur le tard : à quarante-trois ans seulement, stimulée par des injonctions tout sauf personnelles, elle a donné naissance à Téo. Le temps de son mariage avec Yannick – union aujourd’hui révolue – et des premiers mois de vie de son nourrisson, elle a essayé d’y croire. Vraiment. De bien faire. Mais la dépression l’a emportée de sa vague et l’a laissée vide de tout amour pour son fils : Téo, elle ne l’aime pas. C’est ainsi, elle n’y peut rien : elle a essayé, mais c’est tout juste si elle éprouve un embryon d’affection. Elle est indifférente à son propre enfant et se réjouit qu’il soit quasiment continuellement chez son père.

« Je sais qu’il compte pour moi, mais aussi que je ne l’aime pas. » (p.33)

« Ne fréquentant mon fils que tous les quinze jours, j’apprends à le connaître en pointillé. Notre relation est un tour de manège, dont la mécanique impitoyable ne me permet de le voir qu’en de très brefs instants avant de me dérober pour le cycle suivant. » (p.35)

Portrait monstrueux et contre-nature d’une femme et d’une mère ? On est forcément tenté de le croire car le postulat inhérent à toute maman EST d’aimer son enfant : coûte que coûte, malgré tout, en dépit de tout. Sauf que Sabine assume son rejet : Téo l’indiffère. Elle ne lui veut aucun mal, mais elle se trouve bien mieux quand il n’est pas là. Étrange étrangeté, n’est-ce pas ? Tout du long du récit, Sabine défie les maigres relations sociales qui lui restent en revendiquant son choix, aussi socialement et moralement dérangeant soit-il. Parce que forcément, on la juge : qui est cette mère qui témoigne un tel désintérêt pour son enfant ? qui est cette femme contre-nature qui se réjouit lorsque son enfant part de chez elle, après seulement quelques heures de cohabitation ?

« J’ai regretté, profondément, d’avoir eu ce bébé dont je n’avais plus le droit de me débarrasser. Et j’ai su que c’était là le genre de regret qu’on n’avait pas le droit d’avoir, le genre de regret dont on n’avait pas le droit de parler et surtout, le genre de regret qui ne disparaîtrait jamais. Je ne sais pas si on l’a toutes, ce regret. » (p.198)

Difficile en effet de ne pas être dérangé(e/s) par le propos, tant la société moderne érige en madone la mère de famille épanouie, solaire et surinvestie pour les besoins de son enfant. Sabine n’est pas de celles-là : la chair de sa chair, le fruit de son sang lui sont étrangers.

Les quelques rencontres fortuites qu’elle fait le temps du récit lui permettent autant d’exprimer son histoire, passablement douloureuse, que de considérer que nombreuses sont les femmes à hésiter assumer la maternité avec tout ce qu’elle a d’excessif dans le don de soi : il y a celles qui envisagent d’avorter, d’autres qui n’en peuvent littéralement plus de leur(s) gosse(s) ou encore celles qui trébuchent dans la douleur du parcours à enfanter.

L’histoire pourrait s’arrêter là, mais il n’en est rien : Sabine fait la connaissance de Samuel, le fils de sa collègue Lydia, une maman solo. C’est le coup de cœur, le coup de foudre : elle qui jusque-là n’avait jamais rien ressenti pour son propre fils découvre en elle un amour fulgurant, un attachement inédit dont elle-même s’étonne : elle a bien un cœur de mère, mais pas pour son propre fils. La Nature est-elle ainsi faite que parfois il y ait des inadéquations au sein même de la filiation ?

« c’est surtout ce gamin qui me magnétise, enfant surprise dont je peine à croire qu’il ne soit pas parfait, et dont je me suis sentie plus proche en quinze minutes que je ne l’ai été de Téo en six ans. » (p.84)

L’attachement de Sabine pour Samuel grandit, et elle en vient à nourrir une jalousie certaine pour Lydia. Sabine est-elle capable d’oser le pas de côté qui, pour toujours, la condamnera à l’illégitimité coupable ?

« Dans son regard tendre et clair, j’ai le sentiment de surfer sur des vagues continues d’harmonie. On s’entend. On se comprend. » (p.146)

« Ma vie n’a plus à être comblée : elle est un creux fait pour l’accueillir. Je n’ai jamais été aussi heureuse. Plus de questions à laisser ricocher d’un bout à l’autre de mes insomnies : il n’y a qu’une réponse et c’est lui. » (p.177)

Capucine Delattre ose parler de ces mères qui regrettent de l’être, qui n’éprouvent en leur cœur aucun des sentiments attendus par la « norme » maternelle séculaire. Elle nous invite à considérer le degré d’empathie dont nous sommes capables même lorsque nous sommes confrontés à ce que certains pourraient qualifier de « déviance », de monstruosité : en questionnant ce que l’on attend d’une mère, l’écrivaine bouscule les codes établis en matière de bien-pensance. Un roman nécessaire osant prendre à bras le corps les tabous maternels, que l’on dévore d’une traite.


De son sang, Capucine DELATTRE, éditions LA VILLE BRÛLE, 2025, 234 pages, 18€.

4 réflexions au sujet de “« De son sang », Capucine Delattre : des liens indéfectibles ?”

  1. L’influence des diktats de la société, de la famille sont bien néfastes pour une jeune femme qui « ne rentre pas dans le cadre »… Les mentalités ont un peu évolué mais je pense qu’il y a beaucoup de progrès à faire. On rencontre davantage de jeunes femmes qui assument ne pas vouloir d’enfants mais je pense qu’elles seront longtemps confrontées au regard des autres, aux commentaires, de ceux qui ne connaissent pas son passé, ceux dépourvus d’empathie.
    Et les liens qui se tissent au premier regard avec un enfant ou un adulte sont toujours incompréhensibles mais réels !
    Merci pour ton analyse sur ce sujet très intéressant.
    Bonnes lectures à l’ombre !🌞😎

    Aimé par 1 personne

    1. Oh oui lire à l’ombre !
      Ton analyse est juste : ce n’est pas en quelques années, alors que les langues « maternelles » se délient, que le jugement de la société changera un regard vieux de millénaire sur les attentes liées à la femme et à la mère…
      Dans tous les cas, ce roman ose en parler, et c’est courageux !

      Aimé par 1 personne

  2. Hello P’tits Lus 🌞 Bravo à l’auteure d’avoir exploré un sujet aussi difficile que controversé… Et bravo à toi pour ta chronique et tes mots justes qui m’ont intriguée au plus haut point. Je ne sais pas si je lirai ce livre un jour mais en tout cas, je m’en souviendrai car le thème ne laisse pas indifférente… Merci pour la découverte ma chère 😉

    Aimé par 1 personne

Répondre à vanadze17 Annuler la réponse.