Attention : pépite de la rentrée littéraire que cette Bonne mère, incarnée en la personne de Véro, une cagole marseillaise pur jus, jusqu’au bout (pailleté, bien évidemment) des ongles. Véro, c’est un tourbillon tout de rose vêtu et de blondeur factice, qui aime se dorer la pilule avec ses copines aussi peroxydées qu’elle. Véro personnifie l’hyperbole : reine de l’emphase, rien n’est jamais de trop avec elle.
« Ma mère s’habille au superlatif. C’est très court, très rose, très pailleté. Très décolleté, très échancré. Très très. » (p.25)

Quoique… peut-être que la violence passée de son mari Joseph, dit « Le Napolitain », et ses supposées incartades après plus de vingt ans de mariage expliquent cette fougue toute marseillaise. Le couple tient bon, tant bien que mal (plutôt mal que bien d’ailleurs), et affronte de concert les départs que la vie impose parfois : le deuil d’une aïeule, l’envolée de l’enfant vers les études supérieures…
Ainsi, la relation filiale entre Véro, Joseph et leur fille Clara doit survivre aux 800 kilomètres qui séparent Marseille de Paris. Fatalistes, les parents se sont fait une raison : Clara est brillante, vouée à un prometteur avenir intellectuel germanopratin. Tant qu’elle est heureuse, cela leur va… même si sa relation avec Raphaël, surnommé le « girafon » par Véronique, leur reste en travers de la gorge : rejeton d’une riche famille à particule et en particulier d’un illustre père, l’amoureux de leur fille n’a strictement rien en commun avec leur mode de vie populaire assumé.
Clara, de son côté, ne ressent au début pas le fossé entre son origine sociale et son nouveau cercle parisien. Pourtant, plus sa relation avec Raphaël avance et devient sérieuse, plus elle saisit des détails qui soulignent son inadéquation avec les codes d’un certain milieu : consciente que sa présence dans ce cercle doré et fermé n’est que tolérée à défaut d’être acceptée, la jeune femme se prend à douter. De quoi est faite sa relation avec le prometteur M. des Ronces ? Peut-elle prétendre à sa légitimité à ses côtés ?
« Partout où j’irais, inéluctablement, ma mère allait me suivre. Alors j’ai travaillé. En observant bien, tous les codes sont décryptables et, avec ce qu’il faut de motivation, imitables. Il a fallu me taire, d’abord, beaucoup. Puis copier les expressions, singer les mouvements, voler les avis et finir par y croire. Finir par prendre mes feintes pour une appartenance et par faire payer, à mon retour au bercail, ceux qui rappelaient ma méprise. » (p.43)
Véro, mère fantasque mais dévouée à sa fille, perçoit le malaise grandissant de Clara. Néanmoins, ses tentatives d’approche pour l’apprivoiser se soldent régulièrement par des vents. A-t-elle failli à son rôle de « bonne mère » pour que sa fille lui fasse sentir si cruellement ses failles ?
« Parce que avec elle, que je parle ou que je me taise, que je vienne ou que je parte, je finis toujours par être la mauvaise mère. » (p.224)
Et si l’apaisement entre la mère et la fille venait de la solidarité, de la sororité à rejeter toute forme de violence masculine, qu’elle soit physique, morale, psychologique ou émotionnelle ? Après tout, qu’importe la génération de femmes concernée, le combat contre la domination viriliste se révèle être la même.
« Je crois que j’ai capté un truc avec lui, avec tous ces drames. C’est une huître. D’apparence dégueulasse, donc, et un plus gros risque d’intoxication que les autres coquillages. » (p.167)
Mathilda Di Matteo signe un extraordinaire roman sur la filiation maternelle mais aussi sur les relations toxiques amoureuses, les liens qui deviennent entraves et ceux qu’il convient de resserrer pour gagner en force. Nous lecteurs alternons entre révolte, pitié, amusement tant le choc des cultures est vif, saisissant. Une invitation, aussi, à ne pas renier nos racines, quelles qu’elles soient : nous sommes riches d’un héritage familial peut-être parfois encombrant, mais qui signe notre singularité et doit être envisagé comme une force. Et, iconique, près de chacun de nous, à Marseille comme dans le roman ou ailleurs, cette « mère » qui nous « garde », nous regarde, nous met en garde… Si la bonne mère n’existe peut-être pas, la mère courage, elle, est merveilleusement incarnée en un personnage inoubliable.
La bonne mère, Mathilda Di MATTEO, éditions de L’ICONOCLASTE, 2025, 355 pages, 20.90€.

Ah oui j’ai adoré ce personnage de Véro, aux ongles griffants tout ce qui peut entraver sa liberté, à la féminité triomphante, aux jugements sans appel et au cœur sur la main ! Bel hommage pour cette cagole, en effet !
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J’adore ta synthèse de Véro, absolument juste ! Elle est inoubliable !
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