A dévorer !

« Amours », Léonor de Récondo : amène a-mère-tume

Roman sublime que ce récit des amours licites et illicites au sein de la belle demeure bourgeoise de Me de Boisvaillant, notaire de son état, désespéré à l’idée de ne pouvoir engendrer une descendance. Le ventre de son épouse, Victoire, demeure vide, malgré les assauts expéditifs et maladroits qu’il lui impose depuis leur désastreuse nuit de noces. Tout en son mari l’écœure, la dégoûte. Certes elle est aujourd’hui l’épouse – forcée – d’un notable, mais à quel prix ?

« Elle s’y ferait, avaient-ils pensé. Elle ne s’y est pas encore faite. » (p.28)

Lorsque Victoire découvre par hasard le ventre arrondi de sa domestique Céleste, son sang ne fait qu’un tour : elle le chassera. Mais quand elle comprend avec effroi que c’est son époux le père de l’enfant, elle troque sa colère et son humiliation contre la clé de sa délivrance : Céleste portera jusqu’à son terme l’enfant, puis le donnera aux de Boisvaillant. Anselme l’aura enfin, sa descendance. Par contre, plus jamais il n’entrera dans la chambre de Victoire. Plus jamais.

Cet étrange arrangement semble convenir à tous : Victoire évite les désagréments de la grossesse et « honore » les attentes de maternité des siens, Céleste garde sa place et Anselme aura enfin un ou une héritière.

« Ces secrets dans un berceau. Combien de temps ? Combien de temps… » (p.144)

L’enfant naît, mais Victoire ne ressent en rien l’amour attendu.

« Où est donc cette vie rêvée ? Cet accomplissement total promis à toutes les femmes ? De quelle tare est-elle affublée ? Pourquoi n’y arrive-t-elle pas ? Elle qui pensait qu’il suffirait de le regarder pour l’aimer. Non, elle le regarde pleurer, et le sentiment qu’elle éprouve est de l’indifférence. » (p.93)

Tandis que le bébé, conscient du désintérêt flagrant qu’on lui porte, se laisse dépérir, Céleste souffre dans sa chair de mère abandonnée, simple utérus servant l’intérêt de ses bourgeois de patrons. Servile jusqu’au plus intime de son être… Alors, mue par l’instinct de survie ancré dans ses fibres non pas maternelles mais maternantes, Céleste sort de sa réserve… et invite sans le deviner Victoire à sortir de la sienne.

« L’amour est là, ici, avec elles. » (p.116)

De relations forcées, contraintes et subies sous le joug d’un seul et même homme, les deux femmes vont découvrir que l’amour, le vrai, peut se dire et se vivre autrement. Victoire, en particulier, corsetée dans une étiquette imposée depuis sa plus tendre enfance, comprend qu’il lui est possible de se réinventer en tant que femme, pleinement aimante. Et tant pis si pour cela il faut transgresser les principes religieux séculaires, carcans moralisateurs qui font justement foi en 1908.

« Quelque chose dans cette maison qui les fait tous légèrement claudiquer… Mais quoi ? » (p.141)

Roman charnel sublimé par la pureté des sentiments de ses héroïnes, roman social qui narre la cruauté des castes au sein même d’une même maison, roman de l’intime aux secrets inavouables enfouis sous le vernis de l’apparat, Amours est un récit qui se dévore, porté aussi par la virtuosité d’une langue élégante. Un petit chef-d’œuvre, que je découvre seulement maintenant après avoir lu dans le magazine LIRE son adaptation au cinéma le 10 décembre sous le titre de La condition. Mais quelle découverte, je peine à m’en remettre…


Amours, Léonor de RECONDO, Le Livre de Poche, 2015, 206 pages, 8.40€.

2 réflexions au sujet de “« Amours », Léonor de Récondo : amène a-mère-tume”

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