A dévorer !

« Hors champ », Marie-Hélène Lafon : la ferme de la colère

Le déterminisme social est souvent aveugle. Aux envies. Aux désirs. A l’espoir. Cruel et impitoyable. Un constat quelque peu désabusé et fataliste. Pourtant, Marie-Hélène Lafon en propose une illustration poignante en partant d’un frère et d’une soeur, fils de laborieux paysans ancrés à la terre, aux traditions. Si Claire, l’aînée, se distingue par des aptitudes intellectuelles admirables, il n’en va pas de même pour son frère, Gilles, pour qui l’école relève du pensum. Alors ça tombe bien pour les parents : le gosse n’aura qu’à apprendre les rudiments de la ferme pour prendre la suite et faire perdurer leur sacrifice, auréolé de la gloire et de l’honneur que leur exploitation leur survive, sur une nouvelle génération, voire plusieurs (soyons fous !).

« et elle comprend que son frère et elle ne sont plus sur le même bateau. Son frère a été débarqué, elle s’en va, il reste dans la cuisine devant la télé et elle s’en va. Elle est partie. » (p.42)

Pour Gilles, le « cadeau » relève de la condamnation : se lever inlassablement aux aurores, répéter mille fois les mêmes gestes, s’abêtir à l’exécution de tâches devenues mécaniques. Et, dans l’ombre, ce père honni, violent, qui fait peser sur la famille le poids du silence. On devine les drames, les coups, la haine. Dans cette famille, on ne se nomme pas par son prénom : c’est « le père », « ton frère »… La ferme est une arène dans laquelle combattent sourdement des rancœurs accumulées, tues parce que forcées. On se frôle, on s’évite, on cohabite.

« Trente-cinq ans, quarante ans de haine recuite ; le mot ne convient pas, il ne suffit pas, aucun mot ne suffit » (p.167)

Seule Claire est dans le hors champ. Sa vie, elle sera parisienne, intellectuelle et bohème. Les visites dans la ferme de son enfance lui sont éprouvantes, entre un frère taiseux et des parents pas toujours loquaces. D’amour, il n’est pas question, ou bien il se termine mal…

Alors, année après année, elle souffle à son frère la possibilité pour lui d’arrêter les frais. Son sacrifice le rend malheureux et sa vie, qu’on a décidée pour lui, est à jamais gâchée. Mais à qui obéir ? Doit-on obédience même à cinquante ans passés ? et à qui ? à quoi ?

« Il n’était pas parti, il n’avait pas laissé la mère et la ferme, il n’avait pas pu, il aurait fallu être quelqu’un d’autre. » (p.87)

Sur plusieurs décennies, Marie-Hélène Lafon raconte deux destinées dont les liens se distendent. Pourtant, l’attache est la même : la famille, carcan étouffant qui gangrène, qui emprisonne et qui musèle. A quel prix concevoir sa liberté ? Gilles a pu en rêver, mais ses illusions sont depuis longtemps enterrées. Et nous lecteurs de frémir d’émotion de considérer qu’à travers ce personnage masculin, tant d’humbles hommes serviles ont dû, par allégeance, renoncer à leurs envies pour se soumettre à une lignée, à une transmission qui n’a pas de prix, sinon celui du sacerdoce d’une vie.

Marie-Hélène Lafon narre la frustration, les vies brisées et empêchées au nom du devoir. Bouleversant.


Hors champ, Marie-Hélène LAFON, éditions BUCHET CHASTEL, 2026, 170 pages, 19.90€.

1 réflexion au sujet de “« Hors champ », Marie-Hélène Lafon : la ferme de la colère”

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