A dévorer !

« L’influenceuse », Joyce Maynard : @kevinandtammylove

La culture des likes a ses émules, nombreux, tellement nombreux, à travers le monde. Ainsi, devenir « influenceur » (mode, life-style, fooding, déco…) est LE métier 2.0 auquel on ne s’attendait pas mais avec lequel il faut plus que jamais compter. Aussi, les aspirants à la célébrité sur les réseaux sociaux sont légion : Tammy et Kevin sont de ceux-là. A 22 et 23 à peine, sous l’impulsion de Tammy, à peine amourachée de Kevin, le tout nouveau couple décide de partir en l’aventure à travers les états d’Amérique en espérant glaner, post après post, les followers qui les feront devenir « quelqu’un ». Leurs parents respectifs ne voient pas d’un œil très favorable ce road-trip, chacun émettant des réserves sur le choix affectif de son enfant… Mais Tammy et Kevin sont majeurs, et ne souhaitant que leur bonheur, les Canner et les Partridge donnent leur absolution.

Rien de bien novateur cependant dans leurs propositions : les couchers de soleil succèdent à des recettes « healthy » vues mille et une fois sur les réseaux, en passant par des citations supposées être inspirantes mais d’une banalité sans nom. Aussi, Kevin et Tammy peinent à faire décoller leur compte : le succès escompté (et sans doute prématuré) se révèle être un échec cuisant.

Cette frustration liée à la désillusion de leurs espoirs se double de leur promiscuité de tous les jours, graduellement tendue, le charme fraîchement acquis de l’idylle laissant prématurément place à la rancune, à l’agacement et aux disputes.

« Est-ce qu’on ne pourrait pas, juste une fois, vivre la vraie vie sans portable ? » (p.80)

« Tout est censé être génial tout le temps dans notre vie. Et si ce n’est pas le cas, il faut qu’on passe outre et qu’on fasse en sorte que tout aille bien de nouveau? » (p.153)

Seule Roxane, une vieille fille coupée des autres, semble avoir accroché en tombant par hasard sur leur compte. Sans plus réfléchir, elle laisse tomber son travail et amène sous son bras sa seule amie, une petite chienne sympathique, pour filer sur les routes Tammy et Kevin. A défaut d’avoir des followers sur les réseaux, le couple ignore qu’il est factuellement « suivi » par une fan, devenue en peu de posts accro à leur vie virtuelle, dont elle a des aperçus en « réel » lorsqu’elle parvient à dormir dans les mêmes campings que ses « idoles ». Quoique… Kevin n’emporte pas tout à fait ses suffrages, c’est une évidence.

« Et si je ne me contentais pas d’être une abonnée comme les autres ? Et si je les suivais dans la vraie vie ? » (p.37)

Témoin de l’ombre, Roxane perçoit les disputes qui vont crescendo, en particulier en dehors des écrans. Alors, lorsqu’elle apprend que Kevin est revenu chez ses parents sans Tammy, dont on retrouvera le corps sans vie quelques jours plus tard, c’est le choc. Pourra-t-elle « influencer » l’enquête et le dénouement de l’intrigue ?

Pour ma part, je me suis régalée du twist final, ingénieux, brillamment trouvé et diaboliquement inattendu. Joyce Maynard a ce talent imparable de surprendre, la polyphonie des personnages participant à l’effet de surprise de chapitre en chapitre.

Belle réflexion aussi et surtout sur les sirènes de la célébrité virtuelle : ici, elles conduisent tout droit au chaos, au néant. Les filets ne sont pas que d’or : mortifères, à combien de chutes conduisent-ils ? De même, comment percer alors que nos fils sont saturés d’influenceurs en devenir ? Comment se distinguer des autres et proposer quelque chose de novateur ? Au final, c’est quoi influencer, terme envisagé négativement jusqu’à il n’y a pas si longtemps (« un tel a une mauvaise influence sur toi. Comment peux-tu te laisser influencer ») ? Ainsi, comment l’influence a-t-elle redoré son propre blason et redéfini son identité sémantique ?

Un roman nécessaire pour qui prétendrait courir à la reconnaissance de son influence : peut-être faut-il envisager les limites des injonctions proposées et reconsidérer nos richesses personnelles, qui nous sont propres, sans prêter allégeance à des entités dont l’influence peut parfois clairement être questionnée, voire mise en doute.

J’espère quant à moi vous « influencer » modestement mais surtout positivement : libre à chacun de s’emparer et de s’approprier ce qui lui est proposé !


L’influenceuse, Joyce MAYNARD, traduit de l’anglais (États-Unis) par Laurence Richard, éditions PHILIPPE REY, 2026, 171 pages, 17€.

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