A dévorer !

« Une bonne épouse », Ingrid Desjours : des limites de la tradition…

La vie donne parfois l’envie de tout plaquer, de tout arrêter. Stopper. Parce que l’épuisement. Parce que la pression. Parce que l’emprise. Parce que la désillusion. Parce que les erreurs de parcours… Cette crise existentielle, nombre de femmes peuvent la vivre, souvent de façon violente d’ailleurs. Aussi, Lou, Angèle, Agathe, Sofia, Rebecca et Eve ont franchi le pas pour s’inscrire à une retraite spirituelle, laquelle promet, dans un cadre montagnard d’exception, une reconstruction intime pour réinventer leur identité – bafouée, lésée, exploitée…

Lorsque Alice découvre sur Instagram les vidéos de ces jeunes femmes, il lui semble découvrir un paradis dont elle n’aurait pu envisager l’existence : chacune cultive un talent « domestique » (qui le ménage, qui la pâtisserie, qui le yoga…) dans une atmosphère ouatée et chaleureuse. Elle, la journaliste qui survit à la retraite à laquelle elle s’est inscrite après une séparation douloureuse, voit en ces femmes apparemment épanouies un espoir : le bonheur est à portée de main, c’est une évidence !

« Tu verras, la Fosse fait du bien à toutes celles qui arrivent blessées. » (p.82)

L’occasion lui est donnée de concrétiser ce doux rêve lors la rencontre fortuite avec un homme du coin. L’évidence du coup de foudre, de l’attirance. Séance tenante, il l’invite à découvrir – et pourquoi pas à y vivre dans les plus brefs délais, soyons un peu fous – ce hameau idyllique, nommé « La Fosse des Anges », où vivent Lou et ses « sœurs ».

« C’est un lieu unique, reprit-il, plus doucement. Là-bas, tout le monde connaît ses voisins. Pas d’agressions, pas de cris, pas d’angoisse. C’est le genre d’endroit où on peut respirer à nouveau. » (p.53) « L’endroit véhiculait l’idée d’une vie sans chaos, où il n’y aurait plus qu’à se laisser porter, aux antipodes de l’existence qu’elle fuyait. Loin de ses zones d’ombre… » (p.150)

Mais ce qu’elle y découvre la glace immédiatement : Lou et les siennes s’avèrent être d’une docilité consternante, effrayante, soumises au bon vouloir de leurs maris. Aucune liberté de ne leur est offerte : pas de téléphone, aucun accès à Internet (chaque jour, chacune filme une vidéo et dépose la clé USB aux « hommes »), aucune voiture… Le dénuement social le plus total, une autarcie absolue dans un écrin certes luxueux mais dépourvu de toute humanité.

« La Fosse… c’était une fabrique de poupées dociles. » (p.353)

La réaction épidermique d’Alice au concept de La Fosse aux Anges provoque le courroux des mâles dominants du hameau, et bien mal lui en prend d’oser prétendre revenir à la vie normale. Son sort est dramatiquement scellé. Aussi funeste soit-il, c’est l’électro-choc nécessaire pour que Lou comprenne que ce qu’elle considère comme sa normalité ne l’est pas. Absolument pas. Au contraire, à y bien réfléchir, nombreux sont les indices qui témoignent d’une emprise totalitaire sur leur identité de femme(s) : ces hommes ont abusé de leur faiblesse lors de la retraite et les ont transformées en tradwives, femmes au foyer exemplaires, entièrement et exclusivement soumises aux besoins (nombreux) de leur époux.

« Deux ans de conditionnement l’avaient rendue incapable de mesurer la violence derrière leurs mots. » (p.177) « Et elles, ici, n’étaient que des cobayes. Des prototypes. Une vitrine. » (p.250)

Un masculinisme dérangeant, mais auquel la sororité de ces esclaves modernes peut (doit) prétendre s’opposer. Parce que c’est une question de survie.

Dans ce page-turner diabolique, Ingrid Desjours questionne le mouvement très américain des tradwives, ces épouses et mères de famille qui vouent leur vie à leur mari et à leurs enfants, en cultivant un mode de vie très ancré, bien souvent paradoxalement sublimé par la mise en scène proposée par les réseaux sociaux. Sans juger ce choix, elle nous invite à repenser les combats menés de longue date par les féministes, combats face auquel les tradwives s’opposent par un archaïsme déconcertant en ces temps modernes. Bien évidemment, l’écrivaine mâtine sa réflexion des ficelles du thriller (on ne saurait se complaire en 2026 dans l’univers unique de La petite maison dans la prairie, non ?).

Dans tous les cas, alors que la lutte des sexes me semble plus que jamais d’actualité (coucou sinistre au revival des incels et autres masculinistes…), Une bonne épouse m’invite à considérer d’un point de vue passablement funeste cette logique du combat, qui au final continue à mettre à mal une tentative d’égalité (tristement) bien malmenée…


Une bonne épouse, Ingrid DESJOURS, éditions HARPER COLLINS Noir, 2026, 362 pages, 20.90€.

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