A dévorer !

« Femmes en colère », Mathieu Menegaux : coupable victime ?

Le blog est un habitué des romans de Mathieu Menegaux, auteur que j’affectionne tant pour son écriture que pour ses thématiques, ancrées dans un quotidien qui, bien souvent, dérape.

Femmes en colère, son nouveau roman, ne déroge pas à la règle.

Mathilde Collignon est un médecin gynécologue réputé. Elle élève seule, et avec amour, ses deux filles. Elle ne fait pas parler d’elle et, à bientôt quarante ans, elle aspire à assouvir son désir sexuel en multipliant les rencontres, notamment sur Tinder. Mathilde est une femme de notre époque, bien dans ses baskets et assumant ses envies et ses désirs, n’en déplaise aux autres. Une vie libre.

« J’aime le sexe comme j’apprécie un bon repas, comme je suis heureuse de flâner dans une exposition, comme une heure de course à pied me fait du bien. Et voilà, je continue à ressentir le besoin de me justifier ! » (p.45)

Une vingtaine de rencontres sans embûche, jusqu’à celle où tout dérape. Mathilde rejoint Jérôme Guichot chez lui. Ce dernier, émoustillé par le fantasme d’un plan à trois évoqué par la jeune femme, a convié un ami, Benoît Riol. Sauf que ce qui relevait de la fantaisie verbale n’est pas du tout à l’ordre du jour pour Mathilde : terrorisée, elle ne peut que hurler son refus. Mais les deux hommes, avinés et excités, ont raison de sa résistance : pendant plusieurs heures, ils vont lui faire vivre un enfer.

A peine le seuil de ses bourreaux franchi, Mathilde aurait pu se précipiter à la Police. Mais la perspective d’un dépôt de plainte sans réelles mesures punitives la décourage immédiatement. Froidement, elle décide que c’est elle qui va se livrer à sa propre vengeance, en mettant à profit ses talents chirurgicaux en punissant ses violeurs par là où ils ont péché.

« Je crois que je n’en pouvais plus de me dire que toujours nous devions subir et que toujours ils demeureraient impunis, intouchables, tout ça parce qu’ils sont dotés d’un pénis et d’une paire de testicules. » (p.121)

Seulement, la justice française ne conçoit pas ce genre de vengeance, et les bourreaux deviennent, à ses yeux, les victimes de Mathilde Collignon. Sans autre forme de procès immédiat, la jeune femme est emprisonnée pendant trois ans, au cours desquels tout est fait pour lui refuser la moindre issue salvatrice.

Lorsque son procès s’achève le 25 juin 2020 à Rennes, c’est toute la France qui s’écharpe, entre les ardents défenseurs de Mathilde qui, par son geste, a symboliquement puni la figure du violeur, et les accusateurs qui dénoncent cette libre vengeance, réduisant à zéro l’identité masculine des deux hommes.

« Les éditorialistes ont préparé des fiches de couleurs différentes selon les deux issues potentielles, chacune avec deux faces pour une même médaille : un verdict sévère, à interpréter comme le signal d’une institution judiciaire rigide, mais qui joue pleinement son rôle de vigie attentive aux conditions nécessaires au vivre-ensemble dans un État de droit, ou un verdict laxiste, indicateur de la désormais toute-puissance de l’opinion mais peut-être signe avant-coureur d’une inversion durable du rapport de forces hommes-femmes. » (p.145)

Mathilde est-elle à la fois victime et coupable ? Sa culpabilité n’est-elle pas la conséquence de son statut de victime ? Peut-on décemment considérer ses deux violeurs comme des victimes à leur tour ?

« Je voudrais qu’on remette les choses à leur place : je suis victime et ils sont bourreaux. » (p.45)


Si le lecteur est face à ce dilemme moral de taille, il en va de même pour les jurés qui doivent statuer sur le sort de Mathilde, selon les chefs d’accusation retenus. Les arguments se croisent, se heurtent, se dévoilent, se fracassent aussi, parfois. Une chose est sûre : hors de question de camper sur une position manichéiste. Mais alors, comment nuancer ces données réelles si crues ?

« La condamner, c’est accepter la société dans laquelle nous vivons. L’acquitter, c’est faire changer la peur de camp. » (p.78)

Mathieu Menegaux donne à voir (et à lire), dans un récit brillamment documenté sur les arcanes du système judiciaire, les tourments de l’accusée et ceux des jurés, ces monsieur-madame-tout-le-monde un jour appelés à décider du destin d’un de leurs concitoyens… Comment l’histoire personnelle de chacun peut-elle se confronter à l’histoire d’une femme dont la vie est jetée en pâture à l’opinion française ?

Au-delà du propos judiciaire et des cas de conscience de chacun, Mathieu Menegaux propose une réflexion sur le viol en France : combien de femmes aux vies meurtries et qui ne verront jamais leur bourreau inquiété ou suffisamment puni ? Combien de femmes et de familles qui rêveraient de vengeance sanguinaire pour punir un affront qui jamais ne s’effacera totalement ? Le système judiciaire français est-il trop laxiste envers les violeurs ? Si faire justice soi-même est condamnable et condamné, sur qui compter pour tenter de réparer l’injure ?

Un nouveau récit qui ne peut que compter par son souffle hautement féministe. Merci à un homme, brillant, de prêter sa plume à la cause des femmes, pour un combat plus que jamais d’actualité.


Femmes en colère, Mathieu MENEGAUX, éditions GRASSET, 2021,192 pages, 18€.

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