
Helen, fille d’un diplomate anglais, est ballottée de pays en pays dès sa plus tendre enfance, qui n’a de tendre d’ailleurs que la terminologie : une mère indifférente et froide, un père quasi absent et deux frères vicieux, qui n’ont de cesse de la tourmenter… jusque dans son intimité.
Lorsque, au sein de l’ambassade britannique à Rome, la famille est obligée de cohabiter avec celle du premier conseiller du père d’Helen au sein d’un immense hôtel particulier, les relations se tendent très vite. Inimitié consommée entre les deux épouses, rivalité larvée entre les deux diplomates et indifférence affichée entre les enfants. Pourtant, Helen trouve en Frank Appledore, le fils du premier conseiller, son alter ego : très vite, les deux enfants comprennent que leur famille respective est dysfonctionnelle et qu’y vivre relève de l’enfer. Une révélation source de soulagement pour Helen : elle ne sera plus jamais seule pour affronter la pénibilité d’un quotidien au cours duquel elle ne cesse de ruser pour échapper à ses frères, à la froideur de sa mère et à la tyrannie de son père.
Ainsi démarre l’épopée amicale d’Helen et de Frank. Une relation épique, puisque le « couple » va vivre, sur des décennies de vie en commun tantôt à Amsterdam, tantôt en Normandie, des aventures propres à mettre en péril la solidité de leurs liens. De fait, si Helen est la figure de l’ombre, entièrement dévouée aux besoins de son ami, lui fournissant le gîte (luxueux), les soins domestiques usuels et, plus largement, anticipant tous ses besoins, Frank grandit dans la lumière de l’art après quelques années sombres, sinueuses et tourmentées, à se chercher. Quitte à malmener, consciemment ou non, une Helen plus que fidèlement attachée à lui.
« Pour moi, tu m’as été redevable dès la première seconde où j’ai cérémonieusement déposé le double des clés dans tes mains en coupe, l’été de nos dix-huit ans. Et ta dette, à mes yeux, n’a fait que s’alourdir avec tout ce qui est arrivé par la suite. » (p.52)
Helen s’avère pourtant être la clé de la révélation de Frank : par le hasard des rencontres, son ami fait la connaissance d’un peintre en devenir. L’évidence advient, épiphanie inattendue pour un jeune homme tout entier détaché des considérations matérielles du quotidien. Après tout, Helen est là, elle se complaît dans ce rôle d’amie aimante, à la fois sœur, mère et… amante. Car le couple entretient aussi une « amitié améliorée », qui sans doute à jamais enfermera Helen dans un amour inconditionnel pour Frank, sans que jamais sa dévotion ne soit payée de retour par la réciprocité du sentiment, autre qu’amical. Frank vit pour lui, que cela soit dit.
« Que j’étais tombée passionnément amoureuse de toi, je l’avais su à ce moment-là, Frank Appledore. Quand je t’avais eu, je ne t’avais pas gardé, et à présent, j’étais séparée de toi, mes droits avaient cessé de prévaloir sur tout le reste. […] Tu n’avais pas voulu me faire de mal, à aucun moment. Tu n’avais simplement pas deviné ce que je ressentais, parce que je n’en avais rien dit. » (p.102)
Aussi, quand Helen prétend vouloir s’émanciper du joug inconscient de son plus fidèle ami, elle pense pouvoir vivre pour elle-même. En tout cas, l’espérer. Après tout, son labeur intellectuel lui a permis de fonder une solide réputation dans le milieu des lettres. Pourquoi ne pourrait-elle pas prétendre à réussir en amour, alors que Frank enchaîne les relations d’un soir, coups de filet vaniteux et vains ?
Las. Le besoin de Frank est trop fort : sacrifier sa vie sentimentale est finalement peu de choses, pourvu qu’Helen chemine à ses côtés.
Cependant, notre héroïne, qui avance en âge au-fur-à-mesure des chapitres, considère aussi les limites de son dévouement : à quel moment en vient-elle à renoncer à elle-même et à, tout entière, s’abandonner à l’exclusivité d’un artiste démiurge totalement autocentré ? A ne pas être payée en retour par la consécration d’un amour dont à jamais elle espérera la réciprocité, Helen peut-elle seulement concevoir se révolter et briser les liens d’un enchaînement qu’elle a elle-même fermement et volontairement serrés ?
« J’étais devenue ta servante, et comme toutes les servantes, j’ai fini par considérer que mon maître m’appartenait. » (p.129)
Tout le roman de Julia Kerninon, oublié par erreur dans ma bibliothèque, file la thématique de l’engendrement : celui de l’amitié, dont les bases sont celles de la connivence et le désir d’émancipation ; la création littéraire, qu’incarne le personnage d’Helen ; la naissance d’un artiste, fruit du hasard et d’une révélation inédite. L’engendrement filial me direz-vous ? Il demeure une composante du roman, point d’accroche et de tension narrative, décisif pour la suite du récit. Dans tous les cas, Helen incarne à sa manière une « mater dolorosa », sublimée par la dévotion consciente et assumée auprès de son ami. Le risque est de s’oublier, de s’égarer, de s’illusionner : le don de soi a sans doute ses limites, qu’Helen va dramatiquement expérimenter.
« C’était moi qui te protégeait, depuis toujours, et, avant tout, je te protégeais de toi-même. » (p.252)
L’artiste (l’art ?) est-il égoïste ? égocentré ? narcissique ? L’écrivaine semble aussi questionner cela, dans la mesure une bonne partie du roman célèbre le work-in-progress de deux entités entièrement dévouées à leur art : l’écriture et la littérature pour Helen, la peinture pour Frank. Artistes, n’y a-t-il de genèse que dans vos œuvres ? Donner naissance à un tableau ou un écrit peut-il contrarier l’enfantement réel de l’homme ou de la femme qui se cache derrière l’artiste ? On le sait, la maternité est un thème cher à Julia Kerninon : or, avec Ma dévotion, l’écrivaine questionne l’acte de créer, d’engendrer, qu’il s’agisse d’un être de sang ou un sujet couché sur une toile ou du papier. Et, au-delà, le sentiment d’appropriation : est-on forcément le « propriétaire » de ce que l’on crée, de ce à quoi l’on donne naissance ? Quand le désir de possession devient-il obsession ? Là, vous vous en doutez, se tient en germe le drame du roman…
« Il n’y avait peut-être pas de Madame Appledore – mais pourtant, quel autre couple avais-tu eu, que celui que tu formais avec moi depuis toutes ces années ? » (p.247)
Un récit d’une richesse narrative et thématique folle, ciselé par l’écriture incomparable de Julia Kerninon. Une élégance lucide pour tisser et détisser les fils parfois si fragiles de vies de papier, de couples à la fois duos et duels.
Ma dévotion, Julia KERNINON, éditions LA BRUNE AU ROUERGUE, 2018, 299 pages, 20€.

Dualité complexe entre un homme et une femme.
Je crois qu’il existe beaucoup de définitions de d’amitié !
Je prends note pour ma PAL 🙏🙏
J’aimeAimé par 1 personne
Amitié améliorée à bien des égards… Dans tous les cas, la plume de Julia Kerninon est un bonheur ! Mais je crains de ne pas être objective 😉 Belle lecture à toi !
J’aimeAimé par 1 personne