A dévorer !

« Vous aimer », Caroline Bongrand : mise à l’épreuve du coup de foudre

Notre héroïne est une jeune femme anonyme. D’elle, on sait qu’elle a eu deux enfants d’une première union, puis un autre petit avec un homme rencontré il y a bientôt dix ans. Une vie de famille recomposée comme il y en a tant, mais qui fonctionne avec succès dans sa logistique propre.

Le succès est moindre dans l’intimité du couple : le quotidien et une certaine usure, peut-être, ont terni le regard de son mari sur elle. Les remarques acerbes fusent sur son corps, témoin des étapes naturelles pourtant merveilleuses de sa vie ; les exigences diverses et variées se font plus intenses à son égard. Elle courbe en partie le dos, par habitude peut-être. Une mécanique qui fonctionne mais tout de même enrayée par ces désagréables grains de sable.

« Il voyait en elle une femme assez naturelle, tout ce qui l’effrayait en vérité, peut-être, même, la vérité. […] Il le lui avait reproché, cela, entre autres choses, un peu, beaucoup, de plus en plus. Jusqu’à ce qu’il attaque, sous la peau, dans la chair » (p.21)

Lors d’un rendez-vous professionnel, on lui fait rencontrer un homme. Si l’enjeu initial s’avère vain dès les premières minutes, la révélation d’une osmose des affinités est évidente : fluidité de la parole, gaieté dans chaque mot, naturel confondant des échanges… Elle et lui vivent un coup de foudre en bonne et due forme.

« Ils étaient accordés en tout, c’était ainsi. Leur rencontre tenait du miracle, et le miracle s’était produit. » (p.42-43)

Mais, parce que chacun est engagé dans une vie de couple et une vie de famille et qu’il s’agit de protéger tant le conjoint que les enfants, ils se promettent de ne jamais consommer leur coup de foudre et l’évidence de leur amour.

« Ils ne feraient jamais l’amour, jamais / Ils étaient d’accord / Ce serait leur pacte » (p.43)

Une chasteté toute médiévale, un noble idéal : leur amour sera simplement fait de mots, de regards, de rendez-vous et de quelques caresses. Pas plus. Un amour pas non plus si désincarné que cela : l’un et l’autre se métamorphosent physiquement car auréolés de la grâce amoureuse qui illumine le visage et le cœur.

« Comme elle l’aimait, déjà. Source de lumière, source de vie, fraîche, limpide, pure. Lui, il l’aimait pour tout ce qu’elle était, comme elle était, il l’aimait. Il n’y avait pas de faute, pas d’erreur. Seulement l’évidence, le miracle. La grâce. Il n’y avait rien à enlever, rien à changer, rien à améliorer. » (p.51)

Pourtant, ce noble pacte est progressivement mis à mal par la distance (du temps, de la géographie), par le retour inattendu de la flamme du mari, par les contraintes logistiques diverses et variées. Ce couple en pointillés peut-il (sur-)vivre à tout cela, malgré l’évidence d’un amour sublime ?

« Qu’ils oublient donc les autres, qu’ils pensent à eux, enfin, rien qu’à eux, à leur amour, merveilleux, et tant pis si cela détruisait le reste du monde. » (p.134)

Allons plus loin dans notre questionnement : doit-on parler d’adultère alors que l’amour n’est pas consommé ? L’amour peut-il se passer de toute dimension charnelle ? Peut-on faire cohabiter vie de famille instituée et entretien du coup de foudre ? Faut-il obligatoirement choisir ?

« Ainsi, rien n’était simple, rien n’était évident, facile, acquis, jamais, pour personne. Il y avait des forces, plus puissantes que les êtres. Il fallait l’accepter, et même, accueillir ces forces. Accueillir cette impuissance à connaître, à maîtriser, à comprendre enfin. La vie conservait tout son mystère. La condition humaine était condamnée à l’humilité. » (p.170)

Vous aimer est un merveilleux roman, qui transcende le sentiment amoureux dans sa complexité et ses formes, parfois contradictoires. Caroline Bongrand offre un portrait de femme tiraillé, voire déchiré, entre les impératifs normatifs du couple et son désir de donner libre cours à ce coup de foudre qui scelle l’évidence d’un bonheur à venir. On ne pourra qu’être sensible à la beauté et à la pudeur avec lesquelles le couple manipule son amour (et son bonheur) tout nouveau : une prose poétique et courtoise tout en délicatesse, comme si chacun était sensible à la fragilité de cet état de grâce sentimental inattendu. Une fulgurance.

Reste un point : doit-on saisir la chance que nous offre la vie en un renouveau prometteur d’un réel bonheur, ou sauvegarder malgré tout ce qui fut et qui un jour ou plusieurs nous combla ?

« On ne vivait qu’une fois et elle voulait vivre, vivre de cet amour et vivre cet amour. Et s’il devait ne rien se passer entre eux, jamais, que des mots échangés, que des regards, au moins qu’il sache comment elle l’aimait : totalement, et pour l’éternité. » (p.70)


Vous aimer, Caroline BONGRAND, éditions ROBERT LAFFONT, 2016, 175 pages, 17.50€.

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