A croquer

« La familia grande », Camille Kouchner : en son sein l’amour et la haine, l’apaisement et le malaise

Je me suis emparée relativement tardivement de ce récit de Camille Kouchner qui fit grand bruit lors de sa parution. En effet, à travers l’évocation de sa généalogie – illustre – et de son parcours – brillant -, la fille « de » révèle au grand jour une sombre histoire d’inceste dans un huis-clos familial recomposé.

A l’origine, Camille Kouchner évoque ses ascendants, avec un regard admiratif, émerveillé lorsqu’il s’agit des femmes de sa vie, libres, fantasques, frondeuses : sa grand-mère Paula, sa mère Evelyne Pisier, sa tante Marie-France Pisier. Un gynécée fusionnel dans lequel pourtant on incite à vivre librement ses envies et ses désirs. Mais, lorsque l’aïeule Paula décède, Evelyne devient l’ombre d’elle-même, s’étiole, survit.

Des hommes, le portrait est bien plus nuancé : le grand-père au passé historique trouble est rapidement évincé ; Bernard, le père de Camille et accessoirement le futur ministre, incarne à ses débuts la fougue idéaliste de la politique, puis rangera une colère contenue au service des plus démunis ; enfin, le beau-père de Camille, avec lequel Evelyne adoptera deux enfants, apparaît comme le père de substitution idéal. Au départ…

La voilà donc, la familia grande, cette famille aux multiples ramifications, par le sang, le mariage, le remariage ou l’amitié, éternelle ou de passage. Une famille bourgeoise de la rive gauche qui se réunit tous les étés à Sanary, où vogue la liberté d’être et de penser, pourvu que l’on argumente ses idées.

« Tout petit déjà, mieux vaut savoir parler. Comprendre que les cris sont une marque de conviction, qu’il n’y a pas à s’en effrayer. Comprendre qu’il faut savoir prendre la parole. Apprendre à choisir ses mots comme des armes de combat. Sur tous les sujets. Apprendre à ne pas montrer sa peur. Prendre le dessus dans la conversation, tout le temps et quel que soit le point de vue. Toujours savoir développer son idée, fixer sa position et l’assumer. » (p.64-65)

Et Camille Kouchner de dresser un portrait de chacun, mis en lien avec les autres, et en particulier avec elle. Entre anecdotes et déclarations, le tableau de famille se fait passionnant.

Mais un jour, alors qu’elle est adolescente, Camille découvre que son frère jumeau, Victor, a été abusé par leur beau-père, cet homme qu’ils aimaient tant.

« Il entrait dans ma chambre, et par sa tendresse et notre intimité, par la confiance que j’avais en lui, tout doucement, sans violence, en moi, enracinait le silence. » (p.107)

Se taire ou parler ? Confondre ou protéger ? Si Victor plaide pour le silence, Camille hésite longuement. Les années avançant, le malaise en son ventre se fait plus grand : hors de question de laisser les enfants auprès de cet homme de la lumière en lequel elle-même croyait, qu’elle aimait. Evelyne, informée de l’inceste sous son foyer, met à bonne distance les faits. La rupture est quasi-consommée : la familia grande est morcelée.

« Depuis ce jour-là, dès que le calme s’installe, j’attends le drame. Quelque part, bientôt. Le drame qui en un tournemain, en une fraction de seconde, modifie la réalité à jamais. Le drame qui ne te demande rien et ne te donne pas d’explication. Le drame auquel tu dois t’habituer parce que tu n’y peux rien. Le drame du souffle coupé, de la vie pour toujours modifiée, des rires annulés, du bonheur mort-né. » (p.98)

Il faudra ce livre, à la fois déclaration d’amour pour les siens et portrait à charge d’un prédateur que le silence des victimes aura mis à l’abri de toute poursuite, pour que la parole se libère. Catharsis littéraire mettant à mal l’hybris masculine, ce récit est d’une force déconcertante. La mort physique flirte avec la consumation morale, laissant peu de place aux éclats réels de joie, le temps avançant…

« Quel chagrin d’être privée des souvenirs de son enfance, et des gens qu’on aimait. » (p.194)

Camille Kouchner aura appliqué ce qu’on lui a appris dès toute petite : « savoir parler, fixer sa position et l’assumer ». Morceau de bravoure nécessaire.


La familia grande, Camille KOUCHNER, éditions du SEUIL, 2021, 205 pages, 18€.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s