A dévorer !

« Le Syndrome des cœurs brisés », Salomé Baudino : l’amour a-t-il une date de péremption ?

Imaginez que l’on puisse vous prédire avec certitude la date de rupture de votre couple. Aimeriez-vous obtenir ce fatal décompte ? Qu’en feriez-vous ? Que feriez-vous ? Optimiseriez-vous chaque instant qu’il vous reste ? Mettriez-vous fin séance tenante à votre relation selon sa longévité annoncée ?

Ce cas de figure, Salomé Baudino, primo-romancière, l’imagine dans une société quelque peu futuriste dans laquelle, par exemple, les portes de frigo affichent numériquement les photos du passé sans plus avoir besoin d’aimants et de la version papier surannée de ces souvenirs. Ainsi, une application, TimeWise, permet de prédire à chaque couple sa longévité amoureuse et de lui indiquer la raison de la rupture à venir (au choix : « Belle-famille », « Retour de l’ex », « Nouvelle rencontre », « Finances »… pour ne citer qu’eux). Révolutionnaire, n’est-il pas, qu’on l’envisage comme une innovation extraordinaire ou comme une calamité. Sauf que la société semble vraiment adhérer en masse à ce compteur amoureux.

« Un appareil non seulement capable de prédire la fin d’une histoire d’amour, mais de déterminer les causes probables de la séparation… » (p.30)

« L’arrivée de la TimeWise dans les ménages occidentaux avait provoqué une flambée médiatique intarissable. Son utilisation avait soulevé au sein des ménages de nombreuses questions. Fallait-il, au nom de son couple, s’interdire son emploi dans le souci de préserver son union ? Ou valait-il mieux, au contraire, prendre le risque de la fragiliser, si cela permettait d’atteindre la vérité ? » (p.58)

Victor et Lola, musicien sans perspective pour lui et doctorante en philosophie pour elle, s’aiment avec passion. La longévité de leur couple ne fait aucun doute. Pourtant, Victor est tenté par les sirènes de TimeWise. C’est lors de son anniversaire, alors que son frère Marc se targue des quarante-sept ans qu’on lui prédit avec sa nouvelle compagne, que Victor et Lola franchissent le pas. Bien mal leur en prend : le couple n’a plus que deux mois de sursis !

« Un verdict qui sonna comme une déflagration. » (p.79)

Pour l’un comme pour l’autre, c’est tout bonnement incompréhensible : qu’est-ce qui pourrait menacer leur couple, jugé si solide et si évident pour tous ?

Alors, Victor se met en tête de mettre à l’épreuve son couple et de tester les différentes raisons qui pourraient mettre à mal sa relation avec Lola : une mise en danger en revoyant son ex, en perdant son travail, ou encore en partageant un repas avec la belle-famille. L’un et l’autre n’y gagnent pas grand-chose, sinon la souffrance de se faire mutuellement mal, alors qu’ils s’aiment tant.

« Il faut venir à bout des problèmes potentiellement existants. De choses réellement menaçantes. » (p.123)

Le couple peut-il réussir à déjouer les prédictions de la Carte de TimeWise ? Les vrais sentiments peuvent-ils surpasser les algorithmes rationnels ? Peut-on envisager à une histoire solide une date de péremption ? Verdict dans le dernier quart du roman.

« Pour désamorcer le pire, Victor avait cru bon de provoquer tout un tas de situations. Mais la Carte avait eu raison. Il n’avait seulement pas pu prévoir que le pire, c’était lui. » (p.224)

« Le simple fait de connaître la fin de son histoire d’amour était un précipice vers le chaos. Chaque bonheur étant rongé par la vérité irrémédiable qu’il ne s’éteigne bientôt. » (p.107)

Voilà bien un roman original (par sa thématique), délicieux à souhait (par le traitement narratif de l’intrigue) et remarquablement bien écrit (on pardonnera le malheureux « il ne s’en ouvrA » de la page 135). Salomé Baudino fait preuve d’une certaine virtuosité dans le maniement de la langue et de ses personnages, en ce sens où nous passons allègrement d’un personnage à l’autre avec une profondeur de traitement notable de ses actes et de ses pensées. A la légèreté du propos se superpose la maturité du regard de l’écrivaine sur ce couple lambda, largement suffisant pour questionner les tenants et les aboutissants de l’amour, du vrai amour.

Il me reste une dernière question : quelles sont les intentions d’écriture de Salomé Baudino avec un tel récit ? Doit-on déceler une critique de l’amour actuel, fortement minuté par les applis de rencontres qui rationalisent à outrance le jeu des attirances à base d’algorithmes toujours plus performants ? Est-ce une dénonciation sous-jacente des relations Kleenex actuelles qui ne durent que le temps… d’une brève utilisation ou d’un rapide essai ? Peut-être doit-on plutôt comprendre là que l’amour, le vrai, n’a pas besoin de compteurs, aussi savants soient-ils, pour exister et perdurer ?

Dans tous les cas, un énorme coup de cœur thématique et littéraire : bravo à la primo-romancière et belle route à elle !

Le Syndrome des cœurs brisés, Salomé BAUDINO, éditions de L’OBSERVATOIRE, 2021, 330 pages.

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