
Il y a clairement un peu de Jean-Pierre Jeunet dans ce charmant roman d’Alexia Stresi (« Et sa théorie, c’est qu’on a une réserve de fiction cachée dans nos vies » p.256). Jugez-en : Simone Guillou, 85 ans, vit une paisible retraite on-ne-peut-plus méritée à Barthon, petite bourgade de la côte de Jade ligérienne (de son vrai nom Arthon-en-Retz). Mais un matin, elle s’aperçoit que l’énorme crapaud de ciment qui ornait son maigre jardinet n’est plus là. Qui a pu commettre un tel vol à une vénérable senior connue de tous ?
« Elle a du mal à admettre qu’il existe au monde quelqu’un pour lui jouer pareil mauvais tour. Ça dépasse l’entendement. […] Qui peut bien s’amuser à ça ? » (p.78)
L’affaire aurait pu en rester là mais, quelques semaines après, Simone reçoit une carte postale signée… du crapaud, en villégiature à Venise ! Le morne quotidien de la vieille dame en est tout chamboulé : elle qui sombrait doucement mais sûrement dans une douce léthargie, chaque jour un peu plus lourde, plus pesante, c’est un sursaut inédit. Doit-elle avouer à son fils cet étrange événement, quitte à risquer d’être internée en hôpital psychiatrique ? Lui faut-il nourrir le secret de cette singulière correspondance ?
Le crapaud initie une étonnante projection dans la vie de Simone : certes, elle ne l’aimait pas, mais factuellement, il lui manque, et chérir son souvenir tout en interrogeant les mystérieuses cartes postales lui redonne de l’allant.
Certes, elle est âgée, mais elle n’est pas que cette saunière qui pendant des décennies a sué sang et eau dans les marais salants ; elle n’est pas que cette boutiquière de salon de coiffure pour homme tout entière dévouée à son patron de mari ; elle n’est pas que cette mère meurtrie par la mort de sa petite fille à l’âge de deux ans. Simone est tout cela à la fois, vie de labeur et de misère, mais vie digne pour assurer de son amour un époux un rien taciturne et un fils, finalement unique, quelque peu ingrat. Jamais elle n’a ployé, même au plus fort de son chagrin.
« Au fond, une enquête, ça ressemble beaucoup à la vie. Il y a au moins autant de culs-de-sac. Mais depuis quatre-vingt-cinq ans qu’elle est sur terre, elle a eu le temps de mettre au point une méthode pour faire face aux obstacles. On soupire et on contourne, voilà tout. Pour dire que la difficulté, Simone, ça la connaît. » (p.187)
Simone est une femme que l’on pourrait dire « de rien » mais, dans ce récit, il lui arrive un « petit rien » qui devient l’élément déclencheur d’un grand « tout » pour relancer une force tentée de faiblir, parce que « plus rien » ne la retient vraiment à la vie, sinon l’orgueil de ne pas être la première à flancher.
« Ça te déplace des montagnes, des femmes pareilles ! » (p.200)
Comment ne pas être touchée par cette humilité chevillée au corps, qui ne demande qu’à vivre cachée parce que toute sa vie durant il a été question d’œuvrer plutôt que de s’afficher ? Alexia Stresi rend un très bel hommage, très ancré dans la terre – et le sel -, à toutes ces générations passées qui ont sacrifié envies et désirs pour se soumettre qui à un père, qui à un mari, qui aux injonctions d’une société patriarcale. Un renoncement de tous les instants, sauf celui de prodiguer de l’amour et de l’affection avec un pragmatisme peut-être déroutant mais au final le plus parlant.
« Si seulement elle avait su plutôt combien il est amusant d’oser. A-t-on idée de s’être montrée aussi docile tout du long. » (p.228)
Ode à ces anciens que l’on oublie lorsqu’ils ne sont plus « utiles », que l’on relègue dans une maison de retraite ou qui restent isolés dans l’indifférence la plus totale, l’écrivaine fait le pari de redonner une noblesse à ces gens injustement qualifiés de rien, pour démontrer qu’usés à force de tant donner, nous devons nous autres nous montrer dignes de la richesse de leur héritage.
Grand prince, Alexia STRESI, éditions FLAMMARION, 2026, 280 pages, 21€.

Ces travailleuses de l’ombre ou presque, qui n’ont jamais failli malgré les guerres et/ou les difficultés de la vie. Elles ont trimé sans se plaindre, et toujours présentes pour les autres…
Intéressante énigme pour cette mamie qui sûrement, ne s’en laissera pas conter !
Je prends note pour la PAL !
Je viens de terminer le dernier roman de David Foënkinos « Je suis drôle ».
Toujours sa belle écriture, ses personnages. Mais un peu déçue par le déroulé de l’histoire que j’ai trouvée un peu laborieuse… C’est la première fois que j’ai cette sensation.
Tu me diras ce que tu en as pensé !😉😘
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