A croquer

« Mon inavouable », Sophia Salabaschew : impatience passionnelle

A 33 ans, l’héroïne du roman, que l’on devine s’appeler « Sophie » ou « Sophia » car « synonyme de sagesse », est ingénieure du son auprès de son mari, caméraman. Lui est l’œil, elle est l’oreille, muette (ou muselée ?). Un grand écart d’âge les sépare mais elle a toujours préféré les hommes plus âgés, telle une Lolita en quête d’un Humbert Humbert. Mais voilà, elle découvre un jour avec effroi que son époux partage une forme de moralité on-ne-peut-plus douteuse avec le personnage de Nabokov. Et pourtant, elle reste avec lui, lui pardonne presque, et ensemble (ou presque encore) avancent sur le caillouteux chemin de la procréation médicalement assistée. Lui a deux grands enfants d’une précédente union, alors pour lui faire plaisir et contenter son besoin de maternité (ou pour se rattraper ?), il coopère à bonne distance de tout le processus.

Et la narratrice d’évoquer cette vie atypique, au cours de laquelle six mois par an elle est à l’étranger, en tournage auprès de son mari. Les six autres mois, elle étudie, dans l’idée de mener à terme une thèse sur ses origines en travaillant sur les silences et les non-dits de l’histoire communiste et son impossible transmission. De fait, elle n’a pas eu à chercher bien loin son sujet : son propre père, bulgare, a vécu toute sa vie dans la terreur des représailles et des trahisons, faisant du silence sa manière à lui de communiquer. Pas évident de se construire face à un père mutique qui refuse à sa descendance de mettre les pieds sur le sol bulgare. Alors, la thèse est l’alternative intellectuelle pour assouvir une quête identitaire que le quotidien questionne souvent : qui est-elle vraiment ? cette épouse joliment affichée comme un trophée et qui semble n’avoir de fonction que matérielle, sempiternellement « à côté de lui » ? cette fille d’expatriés taiseux mais dont elle cache la prospérité prodigue ? cette trentenaire qui, à défaut de pouvoir enfanter un bébé de sa chair, est en pleine conception d’un nourrisson intellectuel anthropologique ?

L’héroïne voit sa vie basculer lorsqu’elle rencontre le tapissier qui aura pour mission de retaper de jolis fauteuils du domicile parental. Une rencontre qui aurait pu être banale, tant les circonstances le sont et les attentes purement pragmatiques. Pourtant, l’attirance est immédiate et sans plus tarder est relayée par le jeu de la séduction. La jeune femme tergiverse à peine : elle n’a pas oublié ce que son mari lui a fait subir. Sa vengeance, elle la tient : l’adultère, son adultère à elle, enfin. Pour lui, cet autre que le mari, elle se consume. Pour mieux se sentir revivre. De la tocade à l’amour, il n’y a sans doute qu’un pas, quand bien même il serait de côté…

« Plus je l’écoute, plus il est l’opposé de tout, mon opposé, plus je me dis qu’il est parfait. C’est lui que je choisis pour tromper mon mari, pour équilibrer la balance de l’infidélité. Le jour où il m’a trahie, ou plutôt où j’ai découvert ses trahisons, je lui ai juré que si je restais avec lui je ferais bien pire. » (p.72

Et une double vie de se mettre en place, entièrement assumée et savourée, quand bien même cela défie toute moralité. Ainsi doit-on peut-être lire le titre de chaque chapitre, joliment inspiré du préfixe privatif « il » et accessoirement touchant hommage à cet homme qui la fait devenir femme, accolé à un radical : « mon il-limité », « mon il paradisiaque », « mon il-logique », « mon il-lusoire »… Des paradoxes ainsi soulignés, qui permettent de mettre en évidence la dualité de cette vie que l’héroïne est en train de redéfinir pour elle-même : auprès de qui veut-elle vraiment se sentir femme ? Qui sera le père de l’enfant qu’elle désire tant porter ?

« Avec lui, je ne suis pas mariée. Avec lui je suis déconstruite, sans artifice, je suis une fille que je ne connais pas vraiment non plus. Avec lui, je suis moi. Je ne sais pas vraiment qui est cette personne, c’est celle qui est peut-être au plus profond de moi, celle avec des racines un peu vagues » (p.123)

Riche récit que cet Inavouable qui se veut l’aveu joliment écrit de frustrations, de revendications, d’aspirations. Une ode à l’assouvissement de ses désirs, pourvu qu’ils célèbrent et subliment l’essence-même de qui l’on est… vraiment.

« Pour l’instant je prends tout, je vais vivre en équilibre jusqu’à perdre pied d’un côté ou de l’autre. » (p.171)

Mon inavouable, Sophia SALABASCHEW, éditions PLON, 2023, 285 pages, 19.90€.

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