
Gérôme Soler a à son actif une petite discographie en tant que chanteur à texte. Si la qualité de son talent est bel et bien là, raison pour laquelle il a quitté sans plus de regret son poste à la culture dans une mairie, la reconnaissance populaire est quant à elle bien (trop) timide pour l’adouber comme une véritable star.
« Il se reprochait à présent de s’être contenté de ce demi-succès. » (p.17)
Mais parce qu’il a la croyance en sa bonne étoile chevillée au corps, Gérôme décide de créer un nouvel album et s’entourer, pour cela, des meilleurs : autant mettre toutes les chances de son côté.
Quelques mois d’intense labeur sont nécessaires pour peaufiner « Nouveau départ », l’album qui signera sa renaissance et, accessoirement, lui permettra de retrouver une certaine aisance financière sans davantage compter sur les revenus solides de sa compagne, Delphine.
Mais quelle n’est pas sa déconvenue lorsque, à quelques semaines du lancement de son quatrième opus, il découvre sur les ondes l’efficacité musicale d’un titre au contenu pourtant insipide d’un certain… Jérôme Soler, tout simplement intitulé « Solaire » ! Un succès immédiat, hélas incontestablement redoutable d’entrain. Gérôme est coiffé au poteau par son quasi homonyme.
« Ce salaud de Soler a tapé dans le mille, lui, grâce à quelques mots simples. Ne sommes-nous pas tous des funambules égarés dans l’univers et promis, malgré nos efforts dérisoires pour garder l’équilibre sur le fil tendu entre l’éternité qui a précédé notre naissance et celle qui suivra notre mort, à une chute inexorable dans le néant ? […] Il a l’impression qu’une main de fer fouille à tâtons l’intérieur de sa poitrine pour lui arracher le cœur. Son homonyme a réussi du premier coup là où Jérôme échoue depuis des années. Il est devenu riche et célèbre à toute vitesse, sans le moindre effort, sans même le vouloir vraiment. Un coup de maître. » (p.64-65)
Que faire ? Riposter par voie pénale ? Tenter de sortir son propre album malgré « l’autre » ? S’engouffrer dans le sillage de la voie « soler » et en tirer des bénéfices ? En premier lieu, Gérôme doit se débarrasser des analogies fâcheuses qui le confondent de façon inopportune à son rival. En second lieu, se confronter à lui, l’affronter. S’il y eut jadis des joutes épiques entre deux chevaliers au nom de l’honneur, Gérôme ne reculera pas pour acculer Jérôme et rendre son propre honneur sauf.
Tel un Don Quichotte de la chanson, Gérôme-part-en-guerre. Les moulins à vent de l’industrie musicale auront-ils raison de sa vaillance ?
Matthieu Jung signe un récit jubilatoire en narrant les heurs et malheurs d’un héros atypique sympathique. Les déconvenues laissent place à des situations mordantes, qui sont autant de prétextes pour égratigner un certain milieu, et remettre en question le bon goût normatif. Jolie réflexion également sur l’industrie musicale et ce qu’elle suppose de besogne de toutes les petites mains du spectacle pour rester à flot. Enfin, se pose la problématique de la création : comment créer et obtenir le succès que l’on espère ? Quid du talent ? Est-il inné ? se travaille-t-il ? Jolie mise en abyme des tourments de tout artiste, qu’il soit musicien, chanteur, peintre, écrivain, le récit interroge l’inspiration, muse divine au tranchant implacable.
« Ça existe, les gens qui attirent à eux tous les regards dès qu’ils entrent quelque part? Qui ne rêve pas d’avoir ce pouvoir ? Soler a exprimé en quelques vers sans prétention et bien ficelés une aspiration universelle. C’est aussi ça, écrire une bonne chanson. » (p.95)
Intelligent, spirituel : voilà une pépite littéraire à dévorer !
Gérôme et Jérôme, Matthieu JUNG, éditions LE CHERCHE-MIDI, 2023, 185 pages, 19€.
