A dévorer !

« Les négatifs », Audrey Jarre : sur le vif

Léonore, riche héritière d’un empire familial ayant pignon sur rue à New York , et Nathan, charmant bougre sans le sou, se rencontrent sur le campus de March où tous deux s’apprêtent à entamer un cursus d’études sur la photographie.

Parce qu’elle a compris dès sa plus tendre enfance que les apparences sont trompeuses et qu’elle refuserait à jamais d’être la proie d’un quelconque objectif au prisme illusoire, Léonore propose à Nathan, l’amateur des photos de rues et de terrains vagues, un concept inédit : la photographie réelle. Le principe : prendre en photo des individus privés de toutes les strates possibles d’artificialité et rendre visible à l’œil nu leur essence la plus intrinsèque, qu’eux-mêmes ignorent.

« Ce qui nous intéressait, c’était de les garder, neuves et intactes, le plus longtemps possible. C’est comme ça qu’on pouvait atteindre quelque chose proche de la vérité, la femme redevenue enfant, sans repères, face à l’objectif. » (p.230)

Si l’entreprise semble au début inoffensive, le lecteur comprend rapidement que le projet conceptuel de Léonore ne reculera devant aucune entrave. Et les choses se compliquent alors…

Nathan a pour mission de charmer une jeune femme de passage aux États-Unis, le temps d’un stage, d’un séjour. Une fois l’emprise amoureuse assurée, Léonore peut entrer en scène et manipuler, lentement et sûrement, la « proie ». Telle une araignée majestueuse, elle dépossède la jeune femme de toute sa volonté et elle lui fait subir nombre de poses qui mettent à nu, au sens propre comme au sens figuré. Plus on s’éloigne de l’embellissement artificiel et poseur assumé de la photographie en général, plus on saisit la dangerosité du processus : Léonore et Nathan repoussent, « muse » après « muse », les limites de la perversité. Chaque jeune femme sort de l’expérience bafouée, honteuse et remplie d’une culpabilité qui peut conduire au suicide sans qu’ils s’en sentent le moins du monde responsables. Après tout, n’y avait-il pas consentement tacite ?

« On me proposait de faire quelque chose et, par réflexe, parce que c’était nouveau, je disais oui. » (p.78)

Car Léonore sait qu’elle peut compter sur son nom, son aura et son charisme pour museler sa cour et mener à bien la folie de son projet.

Alors, quand la française Alice tombe en 2014 dans les bras de Nathan, elle arrive à point nommé pour que le binôme puisse aller jusqu’au bout de leurs expérimentations pour ficeler leur dossier de candidature pour la suite de leurs études. Leur échappera-t-elle ou parviendra-t-elle à ne pas renier son identité au nom d’une prétendue romance dont la vérité est celle d’un piège ignoble ? Au nom de la réalité et de la vérité, (se) sacrifier ?

« Moi aussi j’adore cette fille qui dit s’appeler Alice, et que je ne suis pas vraiment. J’aime jouer ce petit rôle : il est bien mieux que toutes les précédentes versions de moi-même. Mais ça, personne ne le sait. Ici, je ne suis pas chez moi. […] Je suis libre d’être qui je veux. » (p.19)

« Quand je repense à cette soirée, je me demande pourquoi j’ai accepté de jouer à son jeu, une fois de plus. Est-ce que j’avais envie d’être libre, me conformer à ses contraintes absurdes me donnait-il le sentiment de l’être ? » (p.66)

Dans ce roman exceptionnel par sa qualité littéraire et conceptuelle (exigeante), Audrey Jarre questionne deux enjeux : celui de l’art, dans ce qu’il peut avoir de plus absolu et de plus irraisonné (quand l’artiste touche à la folie de la dignité humaine, est-ce encore de l’art ? qu’est-ce qui se cache réellement derrière le terme de « performance » ?), et celui de l’amitié intéressée, qui n’hésite pas à manipuler pour servir de sombres desseins.

« Parfois sa mégalomanie flirtait avec la folie. Personne n’osait lui dire, mais jusqu’où serait-elle allée dans cette quête d’exhaustivité de la photographie réelle ? Quel tabou n’aurait-elle pas transgressé pour prouver qu’elle avait raison ? » (p.282)

Par le choix d’une narration à trois voix (celle de Léonore est assumée par un « tu » accusateur car, après tout, n’est-elle pas la machiavélique conceptrice du renoncement imposé de soi au nom d’une pseudo-théorie photographique ?), on saisit les atermoiements de chacun, et le puzzle de faire sens. Les mécanismes de l’emprise (quasi-sectaire) sont admirablement saisis, au détail près : force qu’il n’est point question d’âge pour abuser de sa force, de sa position. Les négatifs photographiques sont métaphoriquement (et de toute évidence « RÉELLEMENT ») les protagonistes créateurs de l’ignominie. L’art n’excuse rien et la fin ne justifie aucunement les moyens…

Un roman percutant, à vif et qui questionne la capacité de l’art à saisir la vérité des choses « sur le vif ».


Les négatifs, Audrey JARRE, éditions GALLIMARD / SCRIBES, 2025, 324 pages, 22€.

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