A dévorer !

« Les sœurs Field », Dorothy Whipple : toutes pour une ?

Lucy, Charlotte et Vera ont grandi ensemble, quelque peu à l’écart de leurs deux frères, remuants et guère sérieux. Rapidement évincés du roman, suivis de peu par leurs parents, les sœurs Field se retrouvent à trois, bien que fort jeunes, pour débuter dans la vie.

Or, c’est chose avérée, les trios ne sont pas forcément la formule d’un équilibre gagnant. Aussi, la sage et raisonnable Lucy, de par le fait d’être l’aînée, est celle qui veille, surveille, console, conseille. Il faut bien cela pour canaliser ses deux sœurs, plus complices, plus secrètes : d’un côté Charlotte, l’amoureuse de l’amour, et de l’autre la sublime Vera, qui par sa seule apparition magnétise tous les regards.

Lucy peut avoir le sentiment que sa jeunesse lui est volée. Reléguée dans un coin lors des bals, elle assume d’être le chaperon un peu trop sérieux qui veille sur deux jeunes filles fougueuses. Après tout, cette responsabilité lui échoit une fois ses parents morts. Mère de substitution elle sera donc.

« C’était ce qu’elle avait toujours fait, et continuerait de faire toute sa vie » (p.40)

Or, les chemins de vie ne sont pas forcément tracés au cordeau. Si l’on retrouve les sœurs Field quelques années plus tard, dans l’entre-deux guerres qui doucement mais sûrement avance vers le second traumatisme mondial, les choses ont bien changé : Charlotte s’étiole sous l’emprise despotique de son mari, un pervers narcissique odieux et détestable. Vera, quant à elle, mène la grande vie et cultive l’oisiveté aux frais de son mari, un homme doux et raisonnable mais résolument trop ennuyeux pour elle. Chacune a eu des enfants : aucun n’est véritablement heureux dans ces familles dysfonctionnelles.

Seule la douce Lucy semble cultiver un bonheur de vie simple, dépouillée de tout faste, en harmonie avec son époux. Certes, la vie ne leur a pas donné la joie d’accueillir un enfant, mais le couple profite d’une vie maritale complice, au cœur d’une campagne tranquille.

C’est la visite de Charlotte et de Vera chez Lucy qui déclenche les choses : si l’équilibre des retrouvailles est au début artificiel, très vite les trois sœurs retrouvent leur complicité d’antan. Judith, la plus jeune fille de Charlotte, s’entiche littéralement de sa tante. Mais des signes apparaissent : Charlotte est trop silencieuse, trop détachée pour que ses sœurs ne s’inquiètent pas.

Lorsque le pot aux roses est découvert et que l’enfer conjugal est mis à jour, Vera bat en retraite, mais Lucy œuvre comme elle le peut pour sauver Charlotte et ses enfants. Face à un despote, la famille peut-elle espérer un quelconque salut ?

Le roman de Dorothy Whipple, absolument passionnant et d’une remarquable acuité quant au (dys-)fonctionnement des cellules familiales et conjugales, alterne les focus : tantôt on assiste, figés d’effroi, aux machiavéliques tourments imposés aux siens par l’époux de Charlotte, tantôt on perçoit la déchéance à venir de Vera, muse déchue qui s’ignore. Or, immuable, Lucy est celle que l’on appelle, vers qui l’on va : son cottage est un cocon salvateur. Si la vie ne lui a pas donné le bonheur d’avoir des enfants, le destin de ses sœurs lui offre, bien malgré elles, une famille de substitution à aimer.

« Pauvre Lucy, pensa-t-elle, la gardienne de la famille. » (p.288)

L’analyse psychologique des personnages est d’une rare finesse, sachant que son écrivaine a écrit dans l’entre-deux guerres. Une pépite exceptionnelle, qui invite à cultiver un art d’aimer simple, modeste et raisonnable. Tout simplement vrai.


Les sœurs Field, Dorothy WHIPPLE, traduit de l’anglais par Amélie Juste-Thomas, éditions LA TABLE RONDE / collection Quai Voltaire, 2025, 406 pages, 24€.

1 réflexion au sujet de “« Les sœurs Field », Dorothy Whipple : toutes pour une ?”

  1. Une autrice que je ne connaissais pas. Et ce roman semblerait être d’actualité s’il n’avait été écrit en 1949… les familles, les maris, et tous les problèmes qui arrivent au sein des couples.
    Merci pour cette découverte, c’est sûr, il va dans la PAL !

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