A dévorer !

« Plouc story », Paul Melun : Rastignac 2.0

Sébastien Lesage n’a que dix-sept et la foi chevillée au corps en sa capacité à « devenir quelqu’un », adoubé par les réseaux sociaux pour « en être », « compter ». Être connu et reconnu.

Mais force est de constater que le jeune homme ne peut compter que sur son physique, certes à tomber, pour ambitionner un tel dessein. Un talent ? Pas vraiment. Un esprit brillant ? Son bac technologique obtenu sur le fil et son ennui en fac de socio ne révèlent pas de capacités intellectuelles remarquables. Un nom ou une naissance particulière ? Plus provinciale et populaire que la famille Lesage, on ne fait pas !

Aussi, Seb consume son ennui dans son petit village de Chanteuil, où tout le monde se connaît et n’affiche aucune prétention. Forcément, l’adolescent détonne quelque peu, même s’il sait se montrer affable et prévenant envers chacun. Convaincu d’être appelé à prendre de la hauteur, c’est avec une distanciation chaque jour plus grande et plus cruelle qu’il considère la banalité, voire la vulgarité, de son quotidien que d’aucuns qualifierait de « péquenaud ».

« Comment pourrais-je vouloir être assimilé à ces gens, que l’on moque et caricature à l’envi ? Qui aurait envie de ressembler aux paysans de Chanteuil ? Aux bouseux, aux ploucs et aux péquenauds, dirait-on en ville ? (p.70)

Instagram et Tik Tok sont les sirènes qui font miroiter à Seb un bonheur fait de paillettes, si facile à atteindre en apparence. Alors, parce que son physique est son plus sûr allié, notre jeune héros va tenter de développer une stratégie de communication pour percer sur les réseaux.

« Ces images pouvaient-elles duper mon esprit fragile ? Cette surabondance esthétique n’était-elle pas dangereuse pour moi ? Possible. Mais ces vidéos n’en restaient pas moins fascinantes. La recherche de la beauté, quête permanente de l’influenceur, était pour moi une initiation, la fenêtre ouverte sur un monde dont j’ignorais tout. » (p.38)

Si les débuts sont timides, la suite s’avère peu à peu payante : le rôle de composition (un savant mélange de style « old money » couplé à un look de bad boy) de Sébastien lui ouvre les portes dorées de la bourgeoisie bordelaise, puis des personnalités parisiennes. Mais à vouloir s’approcher trop près du soleil, gare à la morsure : Sébastien s’étourdit, tandis que l’écart entre sa pauvreté réelle et ses gains factices se creuse.

« Vivre une existence de voyages, de paysages, de vins et de mets raffinés, où tout n’est que séduction, beauté et luxe… voilà ce dont un jeune homme comme moi pouvait rêver au plus profond de son être. » (p.83)

Paradoxe édifiant, le jeune homme a bien conscience que son ascension vers les sphères dorées de la popularité le rend plus cynique, plus « mauvais », réécriture évidente d’un pacte faustien. Au final passablement désabusé par la perte de son innocence provinciale au profit de manipulations stratégiques assumées, l’assouvissement de sa gloire n’est qu’un feu de paille… virtuel.

« Le nouveau moi se consumait. Je perdais ma fraîcheur dès lors que je me muais en garçon ambitieux et calculateur. Ma beauté déclinait à mesure que je devenais arrogant ou méprisant. » (p.210)

Sur l’autel des likes, Sébastien, comme tant d’autres jeunes personnes convaincues d’être appelées pour la gloire, sacrifie peut-être les plus précieuses années de sa vie au profit de l’artificialité, de l’illusion et de la tromperie. Un constat amer, qui réactualise terriblement et superbement le mythe balzacien de Rastignac : les ambitieux d’autrefois le sont encore aujourd’hui, mais c’est sur la toile – capricieuse, cruelle et diaboliquement changeante – que tout se joue.

Ce premier roman de Paul Melun est d’une très grande richesse thématique. A commencer par le déterminisme social : peut-on sortir de sa condition sociale pour devenir quelqu’un d’autre ? A travers le parcours initiatique de notre personnage, force est de constater les échecs et les tentatives réussies. Pérennes ? A discuter. Autre point notable, la réflexion sur cet appétit à vouloir être connu à tout prix, sans fait remarquable notable pour se distinguer de la masse : ainsi, peut-on être célèbre sans rien, pour rien ?

Sébastien Lesage, vanité baroque contemporaine, est l’archétype 2.0 de cette jeunesse qui court après la célébrité, la reconnaissance. En 2026, beaucoup d’appelés (comme jamais), quelques élus, plus ou moins éphémères, aux « faits d’armes » parfois discutables. Qu’est-ce qui fait la qualité de la reconnaissance ? Doit-elle être forcément publique ? N’y a-t-il pas, aussi, meilleur public que ceux qui nous aiment vraiment…

Roman social, roman initiatique, roman de mœurs : un premier récit riche et complexe brillamment réussi !


Plouc story, Paul MELUN, éditions FAYARD, 2026, 303 pages, 21.90€.

Laisser un commentaire