
Gustave Bonsoir se sait destiné à la scène pour faire rire un public. Depuis qu’enfant il a su provoquer les éclats de rire et attirer l’attention sur lui, rien ne lui est plus gratifiant que de se savoir reconnu comme « le comique » de la soirée, du groupe, des siens. Une quête éperdue d’affection sans doute pour cet orphelin qui a perdu sa mère à six ans et n’a jamais rien su de son père. Alors, pour mettre à distance le chagrin du deuil maternel, Gustave opte pour le rire, qu’on se le dise : « La meilleure façon d’exister, c’est d’être drôle. » (p.19)
Mais les vrais essais sur scène sont peu concluants et le font douter : l’amer constat de son inadaptation dans le monde du stand-up et dans le monde tout court le plonge dans le spleen. A dix-neuf ans même pas, la douleur est cuisante. Gustave se retire dans la solitude, se coupe des siens, cultive les mensonges pour garder la face, peu riante…
« Certes, il était à un âge où l’on a le droit de rater, de tâtonner. On peut se permettre les brouillons. Mais il aurait souhaité que tout aille bien plus vite. » (p.101)
Et si, contre toute attente, c’était le visage de la tristesse qui le distinguait ? Joli pied-de-nez à toute la clique foisonnante de comiques dont regorgent la scène et Internet, aussi talentueux soient-ils. Chaque jour un nouveau nom, un nouveau visage, et une compétition toujours plus féroce pour se distinguer des autres, toujours plus nombreux à vouloir « en être ».
Or, c’est en « n’étant plus » cet humoriste en devenir, c’est en renonçant à ce qu’il pensait être son destin que Gustave fait éclater ce qu’il a de plus terne en lui. Si le rire est chose nationale, la tristesse est elle affaire universelle : alors Gustave peut prétendre mettre à profit son « talent » inné pour le spleen pour toucher le public, peut-être lui aussi soucieux de déposer les armes afin de mieux confronter sa douleur à celle(s) des autres et communier, symbiose dans les larmes.
« L’aventure était complètement folle, hors norme, à peine croyable. » (p.143)
Ainsi va le destin de Gustave Bonsoir, jalonné de personnes clés mais aussi de rencontres improbables, pour un dénouement tout aussi romanesque. On ne boude pas son plaisir, malgré tout. En effet, la plume de David Foenkinos, délectable à souhait (j’aime ses notes de bas de page pas si avares de détails que cela), assume une légèreté qui contrebalance les moments difficiles que vit son héros. Comme dans nombre de ses romans, qui tirent vers le portrait ou le parcours initiatique, David Foenkinos se fait une nouvelle fois ici le délicieux conteur des heurs et malheurs d’un personnage mémorable. Lever de rideau mérité pour le bien de Monsieur Bonsoir !
Je suis drôle, David FOENKINOS, éditions GALLIMARD, 2026, 181 pages, 20€.
