
Tout commence peut-être comme Cendrillon ou La Belle au Bois Dormant : une jeune orpheline, Aurore, se jette corps et âme dans ses études de Lettres pour remplir la béance laissée par le vide éternel de ses parents. Le prince apparaît en la personne de Pierre Bataille, un professeur charismatique de l’université, à la fois craint et admiré de tous. L’universitaire prend sous son aile Aurore et, à force d’écoute, de patience, de compliments et de déclarations, scelle le destin de son étudiante, éperdument éprise de son professeur.
« Il incarne le savoir et l’intelligence. J’ai tellement de chance d’être sa disciple. » (p.61)
Les débuts sont passionnés et passionnels, et leurs corps peinent à assouvir l’appétit insatiable de la chair. Pour Aurore, cette relation est une bénédiction : en Pierre, elle a trouvé un amant, un amoureux, un protecteur. Sans doute une figure paternelle derrière tous ces prismes.
Cependant, l’idylle laisse apparaître des failles : petit à petit, le prince se meut en Barbe Bleue, privant de ses libertés la jeune fille. Aurore en est réduite à quémander des autorisations pour des broutilles. Autour d’elle, le vide se fait : Pierre Bataille, de son emprise tyrannique, la soumet à son entier vouloir. Despotique, cruel et manipulateur. Elle qui devait se lancer dans sa thèse est privée d’ordinateur, de connexion. Aurore enfantera plutôt des bébés, puisque telle est la volonté de Bataille.
Lucide quant à la prison dorée dans laquelle elle s’est laissée enfermée, dépossédée de ses droits les plus élémentaires, la jeune femme tente de dénouer les liens que son bourreau maintient fermement serrés. Il lui en coûtera une fuite périlleuse, douloureuse, épuisante et finalement stérile. Le chat arrive toujours à prendre dans ses griffes la souris…
« C’est une histoire d’engrenage et de prédation. Un putain de conte de fée des temps modernes qui a mal tourné. » (p.73)
Les contes de fée, aussi terribles soient-ils quand on y réfléchit (des enfants que l’on abandonne, des figures monstrueuses cauchemardesques…), se terminent « normalement » bien. Karine Reysset peut-elle décemment nous proposer un « happy end » alors qu’il est question d’emprise conjugale et de pervers narcissique ? Si je vous laisse savourer par vous-mêmes le dénouement, permettez-moi de saluer l’idée brillante de faire de ce parcours de femme, singulier et universel à la fois, une réécriture des topoï célébrés dans les contes de fée. Parce que, littérairement, c’est à la fois génial et grandement pertinent. La dualité, au cœur de la relation toxique conjugale, se retrouve pareillement dans tout conte.
« C’est un homme adorable. Adorable et exécrable. Irrésistible et odieux. Cultivé et buté. Je pourrais continuer comme ça longtemps. Une chose et son contraire. Tout n’est pas noir cependant. » (p.100)
Point de manichéisme non plus dans le roman, car là serait l’écueil à traiter de cette dualité. Au contraire, Karine Reysset, talentueuse en diable, traite avec subtilité les atermoiements de l’emprise.
Un conte de fée, Karine REYSSET, éditions FLAMMARION, 2026, 313 pages, 21€.
