A dévorer !

« La colline », Mathilde Beaussault : la « mère » à franchir

La colline, c’est tout d’abord celle du petit habitant du ventre de la jeune Monroe, dix-sept ans, percluse dans le mutisme depuis un incident dont on n’apprendra la terrible origine qu’au dénouement, glaçant d’ignominie. La colline, c’est celle aussi où habite sa grand-mère, la redoutable Madeleine, guérisseuse aguerrie qui vit en solitaire dans sa nature aride, fouettée par les vents qui murmurent les tourments de son passé.

Parce qu’Anna, la mère démissionnaire de Monroe, ne veut plus de sa fille au ventre rond sous ses yeux, elle l’envoie chez sa grand-mère. Anna en a bien assez de gérer la violence de son fils aîné, cette petite frappe qu’elle a eue avec regret à dix-sept ans et qui aujourd’hui terrorise tout le quartier.

La grand-mère recueille sa petite-fille, qui voit en elle la maman qu’elle n’a jamais vraiment eue. L’histoire serait-elle amenée à se reproduire ? Si Anna a toujours reproché à sa propre mère Madeleine de l’avoir abandonnée à son sort chez une tante à peine majeure, la vénérable aïeule pleure elle toujours sa mère que les gendarmes lui ont enlevée à ses dix ans pour la punir de tous les anges qu’elle faisait passer au firmament.

Ainsi, La colline est une lignée de femmes devenues mères très (trop) tôt dans des conditions qui jamais n’ont pu favoriser leur instinct maternel. Et pourtant, auprès de sa grand-mère, Monroe oublie la violence de sa barre d’immeubles ; elle soupire d’aise d’être loin de cette mère qui la néglige. Madeleine apprivoise sa petite-fille comme on le ferait d’un oiseau : avec bienveillance mais aussi avec une vigilance de tous les instants. Car la vieille dame, à qui sa propre mère lui a transmis le don de soigner les gens et de percevoir les blessures internes et intimes, perçoit le mal qui a à jamais meurtri l’enfance de Monroe.

« dans la vie de Monroe, les drames s’enfilaient comme des perles à gros trous. » (p.19)

Mais le répit pour Monroe est de courte durée, et c’est dans le sang que les choses se précipitent. Un matin de novembre, dans l’indifférence maternelle la plus totale, Monroe se meurt sur son lit d’accouchée. Dans une benne à ordures au bas de l’immeuble, son bébé a été jeté dans un sac poubelle. Qui a pu commettre une telle ignominie ? Dans le quartier, c’est le choc, et toute une armée de policiers, pompiers et sage-femmes balaient le récit de leur enquête et de leur ressenti, forcément très éprouvé.

« Si tu ne parles pas, dessine-leur la vérité. Quand ils sauront, ils te protégeront. » (p.300)

Mathilde Beaussault signe un roman très fort, dont on sort passablement ébranlé tant la noirceur de l’âme humaine, bien réelle, y est contée. Il est désarmant de constater que Monroe prononce un seul mot à la fin du récit : « Merci ». Tout du long, elle se tait, préférant libérer sa parole sous les traits des dessins qu’elle enchaîne à longueur de journée, signe d’un évident talent.

On ne peut que ressentir le bouleversement à la lecture de la relation entre la grand-mère et la petite-fille : une filiation féminine meurtrie par la violence des hommes. Et pourtant, à deux, elles unissent leurs forces et Madeleine de transmettre à Monroe les secrets dont elle-même a été la dépositaire en son temps. La transmission, motif qui structure le récit, est narré dans toute sa complexité : il y a ce que l’on veut léguer, héritage immatériel d’une force séculaire qui dépasse les biens monnayables, et il y a les tares originelles qui se déplacent, mues par un déterminisme qui n’a rien à envier aux meilleures œuvres de Zola.

Dans la noirceur la plus absolue, Mathidle Beaussault laisse percevoir l’espoir, même infime, d’une humanité vaillante et résiliente.

Un uppercut littéraire d’ampleur.


La colline, Mathilde BEAUSSAULT, éditions SEUIL, collection Cadre Noir, 2026, 334 pages, 19.90€.

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