
Mika est une Japonaise de 24 ans désespérément célibataire… depuis toujours. Consciente de ne pas être un canon de beauté à côté de son amie, la sculpturale Nana, Mika se contente depuis toujours d’être reléguée dans l’ombre d’une soirée ou d’une fête… lorsque l’on daigne l’inviter.
Aussi sa vie est-elle mortellement routinière : des journées à rallonge au sein d’une entreprise dans laquelle les hommes n’hésitent pas à lui mettre la main aux fesses ou lui demander des tâches insultantes au regard de ses diplômes. Mais Mika est un bon petit soldat : les scenarii les plus sordides pour crier vengeance ne tourbillonnent que dans sa tête.
« Je suis un bien transporté à travers l’espace et le temps, un pur produit de l’ère capitaliste, d’une valeur toute relative. Je ne suis pas différente des colis acheminés d’un point A à un point B par avion ou par camion. Livraison le jour même. Je prends le train avec les autres denrées périssables. » (p.13)
« Hier est aujourd’hui et aujourd’hui est demain, mais demain est aussi hier. » (p.15)
Mika flirte avec la solitude, jusqu’au jour où elle rencontre Tai, un Nippo-Américain de passage à Tokyo pour un an. La perspective de perdre enfin sa virginité fait frétiller notre héroïne de plaisir et elle se convainc que son prétendant est LE bon. L’idylle est un feu de paille, mais il lance le brasier amoureux dans lequel se consume Mika : éperdument éprise de celui qui se révèle être un amant de passage, passablement goujat affirmé sur les bords, elle tente de se persuader à chaque instant partagé qu’enfin il va succomber et la demander en mariage. Mais rien de tel : Mika se drape dans sa dignité et renie le fiasco de cette pseudo-relation.
« Je m’accroche avec gratitude aux miettes que tu me jettes, je m’en repais toute la journée et les serre contre mon cœur à l’heure de m’endormir. » (p.46)
Après un départ tardif en amour, la jeune femme poursuit sa lancée, avec quelques heurs (sexuels) et nombre de malheurs (l’ignorance, le dédain, la ghostlighting, la manipulation). L’envie d’abandonner la course aux sentiments est grande : n’était-elle finalement pas plus épanouie seule ? Pourquoi est-elle ainsi malmenée par les hommes, elle qui croit si fort en sa capacité à être aimée ?
« Je suis fatiguée. Fatiguée d’espérer, fatiguée de quémander. Fatiguée de ne pas me sentir digne d’être aimée. Fatiguée de croire que peut-être, cette fois, ce sera différent. Fatiguer de me contenter du strict minimum. » (p.249)
Et c’est cela que j’ai vivement apprécié dans le roman : indéfectible optimiste, Mika est maîtresse dans l’art de retourner les événements désastreux et les signes pas franchement positifs en opportunités. D’une certaine manière, on a là la ré-incarnation, sans doute plus cynique à bien des égards, d’une célèbre Bridget Jones qui cumulait les « enfoirés affectifs ». Mika est sa digne héritière, perdue dans un marasme sentimental duquel elle peine à s’extraire à peine immergée. Et ce paradoxe d’une héroïne absolument fleur bleue et franchement libérée quant à l’assouvissement de ses désirs.
Crush propose aussi et surtout une réflexion sur le célibat et la quête amoureuse moderne : comment aimer ? Comment éviter la cruauté des rencontres fondées sur le désir quand on croit désespérément à l’évidence de l’alliance attirance + sentiments ? On ne parlera pas là d’un roman de la désillusion car, même si la pauvre Mika est le jouet malmené par ses amants égoïstes, il laisse espérer que l’amour peut se vivre autrement. Quitte à se tromper, à encaisser durement les erreurs de parcours (le « non » qu’il aurait fallu dire mais que l’on a tu). Bref, à éprouver l’amour.
Si les coups de cœur amoureux de Mika ont été malheureux dans le récit, mon coup de cœur littéraire est lui bien et heureusement affirmé !
Crush, Momo YAMAGUCHI, traduit de l’anglais par Mathilde Janin, éditions ACTES SUD, 2026, 332 pages, 22€.
