
Je crois que nous sommes tous restés hantés par Bertha, l’épouse dite « folle » d’Edward Rochester, ténébreux propriétaire du manoir de Thornfield dans le roman célébrissime Jane Eyre, de Charlotte Brontë. « Première » épouse dont il était dit que le mariage avait été conclu entre Rochester et elle sur le mensonge par omission de sa santé mentale. En d’autres termes, le roman faisait de Bertha un portrait pathétique rapidement esquissé, source d’une atmosphère sombre et mystérieuse dans le roman : un personnage « fonctionnel », ingrédient gothique et pendant romanesque inverse à Jane Eyre.
Or, près de deux siècles après l’écriture du récit de Charlotte Brontë, Lilia Hassaine entreprend – avec succès – de rendre justice à Bertha et de lui prêter une voix, elle que l’on a privée de toute possibilité d’expression dans le roman victorien. Aussi, c’est un « je » affirmé qui entreprend de narrer la genèse de son histoire : Antoinette Cosway de son vrai prénom naît en Jamaïque, île où les colons exploitent encore les esclaves noirs comme de la vulgaire main d’œuvre. Mais, alors que des vagues de révolte s’annoncent et mettent à mal les Créoles, le destin d’Antoinette est en passe de changer : en échange d’une coquette dot, on la promet en mariage à Edward Rochester, séduisant gentleman anglais grand amateur de plantes médicinales.
Antoinette n’a pas son mot à dire dans cet arrangement qui la livre innocente et naïve à un homme dont elle ignore tout. Aussi, elle laisse Rochester la séduire et naît entre eux une tension charnelle qui embrase alors ses dernières réticences.
« Pourquoi le langage amoureux est-il si plein de mensonges, d’histoires qu’on se raconte et qu’on raconte aux autres ? » (p.96)
Mais, le mariage scellé, l’idylle se mue rapidement en cauchemar : Edward apparaît comme un homme violent, sauvage, despotique. Si le consentement est la grande (et nécessaire) affaire du XXIème siècle, autant dire que le concept n’existe même pas dans les années 1830 : progressivement dépossédée des siens (l’exil en Angleterre), de son prénom (trop créole, trop exotique : Bertha sera plus « anglais »), de son corps (ou comment transformer le devoir conjugal en viol), Antoinette devient l’ombre d’elle-même. Pire, elle comprend que son époux la manipule et tisse autour d’elle une toile dont elle ne peut s’échapper : Lilia Hassaine réactualise l’emprise conjugale au cœur de l’ère victorienne, et ça fonctionne tristement trop bien.
« Aujourd’hui encore, je ne saurais dire tout à fait qui il est ; et peut-être est-ce précisément dans cette incertitude que réside la part la plus tenace de l’empreinte qu’il a laissée en moi. En écrivant cette histoire, je continue de nourrir ce poison obsédant, voilà le piège : je crois me libérer, et c’est lui qui tient la plume. » (p.39)
La folie de Bertha / Antoinette n’est donc pas factuelle : elle est le prétexte fallacieux d’un ensemble de faits qui font d’elle la victime d’hommes dépourvus de toute morale. Parce qu’elle dérange, parce qu’elle refuse l’oppression, on l’emmure presque vivante. Les dernières pages, terribles de cruauté, scellent son cercueil. Bouleversée par ce « twist » innommable, c’est alors une vision radicalement différente de Rochester qui achève de se dessiner lors du dénouement : et Lilia Hassaine de glisser une page du roman de Jane Eyre, pour que le puzzle soit achevé de la plus parfaite des manières.
« Ce que Rochester n’aime pas, il ne le détruit pas. Et ce qu’il ne peut détruire ne l’intéresse pas. » (p.127)
Le procédé littéraire est inédit mais l’écrivaine parvient avec talent à donner voix à ce personnage oublié voire méprisé de la littérature anglaise. Mieux encore, elle lui redonne une vraie noblesse, soulignée par la qualité de la langue, merveilleusement littéraire. L’oppression des plus faibles (le peuple noir, le sexe féminin) est dénoncée avec force et le roman réactualise au final une thématique qui, soulignons-le avec désolation, semble intemporelle…
Du pur génie, entre préquelle et quasi uchronie romanesque.
Je, Lilia HASSAINE, éditions GALLIMARD, 2026, 251 pages, 21€.

Intéressante, cette réécriture de Bertha !
Jane Eyre me rappelle mes années d’internat où j’avais découvert la littérature anglo-saxonne…
C’est direct dans la PAL !
Merci beaucoup pour ton analyse. ☔️
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