A dévorer !

« Elle le mangerait », Nicolas Robin : la groupie à sens unique

La grande Frédé a tout pour plaire, pourtant tous semblent l’ignorer. N’est-elle pas une sculpturale rousse aux jambes interminables, objet de fantasme certain en tant qu’hôtesse de terre dans un aéroport ?

Mais non, l’amour semble la fuir, quel qu’il soit : depuis l’enfance elle vit dans l’ombre de sa sœur cadette, la préférée des parents, qui n’ont jamais hésité d’ailleurs à la rabaisser. Ses ex ont piétiné les flammes naissantes d’un amour qu’elle pensait éternel. Alors la grande Frédé noie son spleen amoureux dans une solitude désœuvrée et à bien des égards pathétique.

« Frédérique est une femme en vadrouille, livrée au hasard, à tous ces moments improvisés qui révolutionnent la vie d’une femme. » (p.14)

« A trente-cinq ans, Frédérique vit seule avec ses défauts, ses failles, ses démons. Elle admet ne pas être sa meilleure amie. » (p.41)

Les cartes semblent rebattues le jour où le séduisant Gabriel vient à son secours dans la rue, alors qu’elle est molestée par un goujat de la première heure. Un acte de bon sens et de courtoisie pour le jeune homme, qui ne prête pas plus de sens à son geste. Mais pour Frédérique, c’est l’évidence : Gabriel lui est destiné. Alors elle le suit, provoque le destin et les rencontres. Le suit. Encore. Obtient son adresse. L’attend. Le guette. Le silence de Gabriel ? Juste la délicatesse d’un homme galant qui se fait désirer bien sûr ! Car Frédé le sait : tous les signaux de l’amour éperdu de Gabriel pour elle sont là.

« Elle va le suivre, l’intercepter, lui faire cracher le morceau s’il le faut. Elle est prête à aller loin, la grande Frédé. » (p.94)

Sauf que Frédé est érotomane : empêtrée dans l’illusion tenace que Gabriel l’aime, elle lit chaque fait banal comme un signe évident de l’amour de ce dernier. Grossière et terrible erreur inlassablement réitérée dans tout le roman et qui l’entraîne vers la folie : sa quête devient obsession et harcèlement. Gabriel, bien évidemment, la fuit comme la peste, nullement intéressé par cette femme névrosée qui ne l’attire pas du tout.

Frédé est impressionnante d’optimisme et ses moments de doute sont vite balayés d’un revers de main par de nouvelles stratégies de plus en plus oppressantes : nous lecteurs flairons le danger, tapis dans l’ombre. A quel moment cet amour délirant au sens médical du terme va-t-il basculer vers le drame ?

« Elle l’aime. Elle l’adore. Et aucune autre femme ne l’aimera davantage ni mieux. » (p.144) « Parce qu’elle l’aime. Elle l’adore. C’est fou comme elle l’aime. » (p.236)

Nicolas Robin nous happe dans ce roman lu en quelques heures avec une protagoniste qui nous horrifie par la spirale de sa folie grandissante. Et pourtant, il réussit à nous rendre son héroïne ponctuellement attachante : Frédé n’a de défaut que de vouloir aimer et être aimée. Aussi, nous flirtons nous aussi avec les limites de l’empathie : Frédé essuie inlassablement échec sur échec. A quels risques se livrera-t-elle pour espérer le succès d’un amour définitivement sans retour ? L’amour fou littéralement inCARNé, fait chair, en témoigne le dénouement d’un amour dévorant…

Pépite absolue !


Elle le mangerait, Nicolas ROBIN, éditions LE SOIR VENU, 2026, 237 pages, 18.95€.

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