« La fille qui brûle », Claire Messud : très beau récit poétique d’une amitié adolescente à double versant

Julia et Cassie sont meilleures amies depuis leur plus tendre enfance. Leur osmose amicale est telle qu’elles se considèrent presque comme sœurs, d’autant plus que toutes deux sont filles uniques. Elles partagent leur quotidien scolaire, leur temps libre au refuge animal de leur petite bourgade de province ou dans la confection de gâteaux.

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Le roman commence ainsi par la chronique de leur dernier été au cours duquel l’amitié fusionnelle peut encore laisser libre cours à la fantaisie et la douce et tendre folie de jeunes adolescentes de douze ans. Cassie, méchamment mordue par l’un des chiens du refuge, est privée de l’usage de son bras : difficile de nager ou de faire des gâteaux, encore plus difficile d’occuper tout le temps libre octroyé par des journées estivales qui s’étirent. Cassie et Julia ont alors l’idée de s’aventurer du côté de l’ancien asile de Bonnybrook, abandonné et condamné depuis plusieurs années. Néanmoins, les filles parviennent à y entrer : l’immense et glaçant manoir découvert, il devient alors un terrain de jeu idéal pour les jeux de rôles nés de l’imagination fertile de Cassie et de Julia.

Cette parenthèse bienheureuse se referme cependant avec la rentrée des classes : le passage dans la classe supérieure de chacune des filles a amené un changement d’établissement. Nouveau decorum pour des cartes amicales redistribuées : alors que Julia se lance avec talent dans la préparation d’un concours d’éloquence, Cassie fréquente de nouvelles amies à l’influence négative.

« Mais à peine le monde s’est-il ouvert sous vos yeux qu’il se referme, et les choses se révèlent sous une forme jusque-là inimaginable. De manière tacite, on me traitait comme une adolescente à l’avenir prometteur, alors que Cassie, elle, n’en serait pas nécessairement privée, mais son chemin serait différent du mien. Sans que personne ne le dise ouvertement, on me faisait comprendre que c’était mon chemin qui avait le plus de valeur. » (p.118)

Julia assiste, impuissante, à l’éloignement de son amie, de sa meilleure amie. Elle tente de rester de marbre face aux différentes trahisons de Cassie à son égard. Bienveillante et philosophe, elle tente de donner raison aux propos de sa mère : « tout le monde perd une de ses meilleures amies à un moment ou à un autre » (p.85).

Néanmoins, la scission entre les deux jeunes filles se consomme peu à peu : Julia se consacre à ses études tandis que Cassie voit son équilibre familial – son duo avec sa mère – remis en question par la présence du nouvel amoureux de sa mère.

« Elle n’avait plus le droit de téléphoner ; elle était privée de sortie ; elle avait dû mettre son ordinateur portable dans la salle à manger et faire son travail scolaire dans la pièce, pour que ses parents puissent voir à tout moment ce qu’il y avait sur l’écran. Cassie parlait avec insolence ; Cassie ne faisait pas correctement les tâches qu’on lui confiait ; son argent de poche était supprimé jusqu’à nouvel ordre ; on avait enlevé le verrou de la porte de sa chambre. » (p.181)

C’est plus que ce que Cassie ne peut supporter : elle doit échapper pour échapper aux carcans dans lesquels elle s’enferme / on l’enferme, quitte à se mettre en danger. Quitte à tout briser…


Récit d’une amitié adolescente, La fille qui brûle est un très beau roman qui propose un double apprentissage croisé de la vie, quelque peu soumis au déterminisme social et familial. Tandis que la brune et brillante Julia bénéficie d’une structure de vie solide et fiable, la blonde et lutine Cassie voit les vitres de sa vie se briser autour d’elle. Une manière de souligner que les apparences sont affaire d’illusion et que grandir signifie accepter les choses sans masque. Ici, tout se passe comme si les jeunes filles devaient faire le deuil de leur amitié d’enfance pour grandir et s’épanouir.

« J’ai alors pris conscience que la Cassie de mes pensées n’était pas celle de maintenant, mais celle d’avant, un pur produit de mon imagination, disparue. » (p.214)

Pièce en prose en deux actes dans laquelle le costume endossé par Julia et Cassie n’est jamais définitif, La fille qui brûle propose un regard lucide sur la perte de l’innocence, masque de nos illusions.

« Je sais maintenant, sans être beaucoup plus avancée pour autant, ce que signifie devenir adulte, pour une fille. Vous pouvez choisir de ne pas revêtir la cape, mais vous ne serez jamais libre, vous ne vous élèverez jamais. Ou bien vous pouvez enfiler le manteau qu’on vous offre, mais les conséquences possibles, les pouvoirs de ce manteau, les effets sur vous, impossible de les connaître à l’avance. D’autres y voient peut-être plus clair, mais ils ne peuvent pas vous sauver. Tout ce que chacun de nous peut faire pour autrui, c’est avoir le courage de ne pas détourner le regard. Je l’avais eu, jusqu’au jour où je ne l’ai plus eu. » (p.234)

La fille qui brûle, Claire MESSUD, traduction de l’anglais (États-Unis) par France Camus-Pichon, éditions Gallimard, coll. Du monde entier, 2018, 254 pages, 20€.

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