« Le vol de l’autruche », Crysten Sullivan : raconter et assumer l’obésité avec la légèreté de l’humour

Maggie Pitt est une Américaine de 24 ans qui a volontairement fui les États-Unis pour échapper à un père dépendant de l’alcool et à une mère maladroite dans l’expression de ses sentiments.

Jeune femme brillante, ayant étudié dans les meilleurs universités, Maggie a pourtant pris un vol sans retour pour Paris, ville de ses rêves et espoir d’une nouvelle vie.

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Si la jeune femme y assouvit pleinement son amour pour la culture, le mode de vie et la gastronomie de notre pays, elle peine bien davantage à trouver un poste stable de juriste dans une entreprise et surtout à trouver un amoureux qui ne fuit pas face à elle lorsqu’ils se rencontrent. Car Maggie pèse 127 kilos…

« En fait, à mesure que je mangeais, la douleur que je ressentais à l’idée d’être incapable de résister à l’appel de la nourriture s’anesthésiait. Je faisais le contraire de ce qu’il fallait faire et je le savais. » (p.52)

L’adulescente – peut-on nommer autrement une jeune femme qui collectionne des figurines Harry Potter ou Hello Kitty, qui a un chat nommé Lady Gaga et dont la bonbonnière est tapissée de posters K-pop ? – cache sous un sourire de façade et une bonhomie de tous les instants un profond mal-être. Surnommée « l’autruche » lors de son enfance aux États-Unis (parce que c’est le seul oiseau qui ne vole pas), Maggie ne s’aime pas, refuse d’assumer son image en fuyant les miroirs et en se douchant dans le noir.

« Je suis hermétique à la société d’image et au culte du moi. » (p.61)

La détresse de la jeune femme n’est connue que de deux seules personnes : Jason, son ami américain expatrié comme elle, et Bouddha, pseudonyme d’un asiatique obèse condamné par une maladie orpheline, ne trouvant du réconfort que dans la nourriture, servie en quantité orgiaque par sa mère, et dans le forum pour les obèses qu’il a créé et qui a permis à Maggie de le rencontrer.

La roue tourne, heureusement : Maggie est engagée au sein d’une multinationale renommée pour devenir assistante juridique en premier lieu mais aussi égérie du groupe afin de promouvoir l’éthique de la différence et de la bienveillance au sein du travail. Une opportunité en or pour Maggie, mais qui implique qu’elle se confronte enfin à son image.

Alors, la pétillante Maggie peut-elle enfin prétendre à son envol ?


Le vol de l’autruche est un roman qui prend la forme d’un témoignage : celui de Maggie sur son obésité, ses doutes, ses atermoiements, ses joies. De fait, la séduction opère dès les premières pages par le ton enlevé de la narratrice, ses adresses au lecteur, son humour corrosif  qui fait mouche pour mieux assumer l’autodérision. De plus, Maggie assume son obésité sans se trouver d’excuses, mais plutôt des explications. Clairement, le premier tiers du roman est plus que prometteur et je suis ferrée.

« Maintenant que j’ai pris conscience de tout ça, je ne sais même plus pourquoi j’ai commencé à écrire mon témoignage d’Américaine obèse à Paris. A tous les coups, vous avez déjà décroché, vous vous apprêtez à le faire, ou vous le ferez une fois que vous vous rendrez compte que je ne suis qu’une grosse connasse de grosse qui n’a pas grand-chose à raconter. En même temps, si vous étiez à ma place, qu’écririez-vous ? » (p.21)

Las. Le témoignage si percutant tourne vers le roman feel-good : un enchaînement de péripéties (sur quatre mois) bouleverse la vie de Maggie pour un renversement total – ou presque – de situation : une demande en mariage, la rencontre avec le grand ponte de l’entreprise, des aménagements exclusifs au travail, être repérée par un créateur de mode pour devenir la muse d’une collection grande taille qui révolutionnerait la mode…

« Les romans parlant d’héroïnes qui se sont d’un seul coup révélées à elles-mêmes ne se trompent pas. Ils disent vrai. Cette sensation de conquête de soi est magique, inexprimable. J’ai l’impression d’être forte, de m’appartenir. » (p.130-131)

Et que dire du fait de proposer la journée du mardi 8 mai (p.304) comme un jour de travail lors duquel Maggie rejoint ses collègues, déjà à l’œuvre sur leurs ordinateurs ? Bref, vous l’aurez compris, tout va heureusement conduire à un happy-end et une acceptation d’elle-même de Maggie : un message optimiste et quelque peu prévisible pour que les gros (appelons un chat un chat) s’assument et n’aient pas honte de ce qu’ils sont.

« Parler de ce que l’on ressent vis-à-vis de son propre corps quand on est obèse, c’est à la fois un pas qu’on fait en avant et une blessure qu’on ouvre en arrière. » (p.279)

Ma critique aurait pu être dithyrambique : tous les signaux étaient au vert. Elle sera plus nuancée du fait de l’accumulation de clichés. On passera outre pour envisager une lecture agréable, mais ils annulent le réalisme du début du roman. Le récit a un potentiel énorme en terme d’originalité : c’est sa grande richesse et ce qui fait que j’ai vraiment cru en lui.

Malgré tout, si je dois faire la synthèse de cette critique hautement nuancée, j’ai passé un moment plaisant : Crysten Sullivan parvient à faire de son récit un page-turner. Et rien que pour cela, merci : une plume à suivre, c’est évident.


Le vol de l’autruche, Crysten SULLIVAN, éditions Carnets nord, 2019, 358 pages, 16€.

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