« Ce qu’il aurait fallu dire », Alexis Anne-Braun : inadéquation inversée (#rentreelitteraire2020)

Victor est un jeune professeur de philosophie de trente ans qui vient d’achever ses études. Nouveau fonctionnaire, le voilà muté au petit bonheur la chance : ce sera le Nord, au-delà d’Amiens, pas loin d’Abbeville, dans la petite ville de Friville-Escarbotin. Adieu la vie culturelle parisienne, adieu les soirées avec la communauté gay de la capitale. Même s’il n’y a que cent trente-cinq kilomètres entre Paris et son premier lycée, il semblerait qu’il s’agisse d’un gouffre…

« Quelle est cette distance ? Un accent qu’il n’arrive pas encore à dissocier de la dureté, un vent plus fort, des ciels plus gris, des gueules plus cassées. Rien d’exotique au fond. Des petites différences accumulées qui éloignent. C’est la France, rien d’autre que la France ; des ronds-points français, des PMU, des centres Leclerc, des panneaux de signalisation, des employés communaux, des gendarmes, des élèves et des parents d’élèves français. » (p.47)

Ce qu'il aurait fallu dire

De son quotidien de professeur de philosophie, nous ne saurons pas grand chose. Quelques anecdotes de-ci, de-là, d’élèves guère concernés par les grands penseurs ; de cette jeune fille de seize ans en révolte contre le système scolaire parce qu’il n’y a plus repère aucun stable autour d’elle…

Le quotidien de Victor est plutôt, pendant toute son année à Friville-Escarbotin, celui de la contemplation de ces gens du Nord, instantanés de vie anonymes, qui sont autant de révélateurs d’une certaine France : la France des centres commerciaux, la France des pavillons, la France des trente-cinq heures dans les services ou les usines. Cette France dont peu s’échappent pour vivre autre chose, comme Victor l’a fait en son temps.

Alors, le jeune professeur fait tout son possible pour alerter ses élèves sur les dangers du déterminisme. Avec maladresse peut-être, face à l’incompréhension souvent. Victor ressent pleinement l’inadéquation entre ce qu’il est devenu – car lui aussi après tout est né dans cette France provinciale – et ce miroir actualisé de son passé.

« Il n’arrive pas à habiter un paysage qui fuit avec une telle violence, forcé de constater le décalage entre la littérature et la réalité, entre ses rêves peuplés d’images et ce monde qui n’en est pas une. » (p.78-79)

« Il voulait élargir la connaissance que les gamins ont de leur origine, pour qu’ils puissent se défaire de leur aliénation. » (p.231)

Mais seul, peut-il créer un électrochoc salvateur ? Peut-il avoir la prétention de secouer ce qui relève de l’inertie sociale ? Quand un Parisien « descend » en province, est-ce la réussite ou l’échec qui l’attend à destination ?

« Avant même que sa vie ne commence, il a l’impression de l’avoir déjà ratée. » (p.20)


Ce premier roman d’Alexis Anne-Braun est remarquable à bien des égards : pour commencer, il manie les mots avec une qualité certaine de la plume, signe d’une belle maturité littéraire en puissance. Puis, la thématique du Parisien qui part en province est l’exact opposé du motif classique du XIXe, où c’était le provincial qui visait la conquête de la capitale. Dans le roman, il n’y a de conquête que celle de l’attention des élèves en classe. Le reste est contemplation : celle des beaux paysages de la Baie de Somme, de la mer, des maisons de brique… Au final, Victor est un personnage passif : en dehors de ses cours, il se révèle incapable de trouver le mot juste lorsque les circonstances l’exigent.

Au final, le roman tient du récit initiatique sur une année d’enseignement. C’est certes bref, mais c’est suffisant pour donner à voir une réalité sociale qui, peut-être, se passe de mots.

« Tu ne peux t’empêcher de collectionner des récits. Roule, roule. Laisse les autres à leur vie. » (p.205)

Parce qu’il n’y a plus rien à en dire ? Parce qu’on ne peut plus rien lui / en dire ? Parce qu’elle ne peut ou veut plus rien nous en dire ?

« A la fin, il n’y a pas davantage de colère que de réconciliation. » (p.249)

Et vous, qu’auriez-vous dit à la place de Victor ?


Ce qu’il aurait fallu dire, Alexis ANNE-BRAUN, éditions Fayard, 2020, 250 pages, 18€.

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