« Déjeuner en paix », Charlotte Gabris : galerie de miroirs féminins (#rentreelitteraire2020)

Une journée comme les autres à Paris. Il est tard ce midi-là lorsqu’une jeune femme s’assied à une terrasse pour y déjeuner seule. Pour elle, cette sortie est l’occasion de voir du monde et de tromper le mal du pays qui la ronge depuis son arrivée dans la capitale pour y effectuer son stage en architecture. Sans doute doit-elle bien paraître provinciale aux yeux de la faune parisienne, si naturellement chic et décontractée.

Déjeuner en paix

C’est ce que confirmera très rapidement la nouvelle arrivante dans ce resto : incarnant à merveille la branchitude parisienne, elle prend place en terrasse à son tour pour y attendre son amoureux, Etienne, avec qui elle s’est violemment disputé le matin. L’espoir d’une réconciliation est en jeu. Aussitôt assise, elle repère la petite oie blanche pas loin d’elle.

Commence alors, pour l’une et pour l’autre, une observation sévère et critique de la voisine : tout y passe, du physique jusqu’au comportement, en passant bien évidemment par les vêtements. Les deux jeunes femmes se jugent et se jaugent. Impitoyables. L’observation cède peu à peu le pas à des supputations : cette fille n’aurait-elle pas une tête à s’appeler… ? Elle doit forcément se complaire à…

« J’aimerais bien trouver un juste milieu entre la haine de soi et l’amour hypocrite. Je crois que je l’envie peut-être un peu, cette Solenne. Oui, j’envie la fille aux escargots. Elle m’agace, voilà pourquoi je ne peux pas la regarder. Elle dégage une force tranquille. Solenne est une vraie beauté, elle a un profil parfait, elle ne sait pas s’habiller, mais elle n’a pas besoin de ça pour être belle. Moi, je suis déguisée, je triche sans cesse. Solenne n’a pas les codes pour mentir, les bases pour tricher, les trucs pour feinter, je crois que ça s’appelle la pureté. » (p.50)

Pourtant, un lent glissement tend à s’opérer, pour l’une comme pour l’autre : l’observation de la rivale le temps du déjeuner devient considérations personnelles sur leur propre vie.  Et le constat est tout aussi sévère : s’il n’y avait aucune complaisance pour juger l’autre, le lecteur ne doit pas s’attendre à plus de bienveillance lorsqu’il s’agit de s’auto-analyser. Tout se passe comme si la voisine de l’une renvoyait un miroir à l’autre pour y débusquer ses failles, ses forces, ses fragilités.

« J’ai néanmoins de l’espoir pour le futur : je pense toujours que je serai plus heureuse demain, mais je crois aussi que je suis plus malheureuse qu’hier. J’ai foi en l’avenir, j’idéalise le passé, mais je méprise le présent. » (p.97)

Ce redoutable stratagème progresse tout du long du récit, à deux voix vous l’aurez deviné, jusqu’à ce dénouement tellement inattendu et bien trouvé.

Ce Déjeuner en paix est à la fois une pause dans une journée ainsi qu’une pause contemplative et critique dans une vie. Dans ce délicieux récit qui questionne ce qu’est être une femme, Charlotte Gabris propose des portraits de femmes qui, malgré leurs apparentes différences, touchent à l’intemporalité et l’atemporalité. Pas si différentes, après tout… Il n’y a sans doute de rivalité que voulue.

« J’essaie de m’aimer, de profiter de ma propre vie puisque je ne peux pas être quelqu’un d’autre, puisqu’il n’est pas possible de prendre la place d’une autre. Il faut donc que je prenne la mienne. » (p.102)


Déjeuner en paix, Charlotte GABRIS, éditions du Cherche-Midi, 2020, 164 pages, 17€.

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