A dévorer !

« Ma sombre Vanessa », Kate Eilzabeth Russell : tragique Lolita contemporaine (#rentreelitteraire)

Lorsque Vanessa Wye rentre au prestigieux pensionnat de Browick l’année de ses 15 ans, c’est pleine de bonnes résolutions qu’elle entame cette seconde année de sa scolarité. Objectif n°1 : éviter à tout prix Jenny, son ancienne meilleure amie avec qui elle est en froid. Objectif n°2 : à la demande de ses parents, essayer de se faire de nouveaux amis. Sauf que Vanessa a la chance d’avoir obtenu une chambre seule dans la résidence où elle réside. Et cela lui sied à merveille car elle assume sa solitude et son originalité, tant physique (elle complexe un peu avec sa taille fluette et ses cheveux roux) qu’intellectuelle (être seule pour écrire des poèmes, encore et toujours).

Or, en cette seconde rentrée, Vanessa rencontre son nouveau professeur de littérature, Jacob Strane. Ce dernier compense sa banalité physique par un charisme impressionnant, lui valant auprès de ses étudiants une popularité certaine.

Peu à peu, il remarque en Vanessa la même fibre littéraire qui l’anime : les échanges entre eux deviennent récurrents et Vanessa, galvanisée par cette « élection », fait tout pour multiplier les rencontres avec ce professeur qu’elle adule.

Mais peut-être aurait-elle dû voir un avertissement lorsque Strane lui offre son exemplaire du sulfureux Lolita, de Nabokov. L’analogie entre les penchants pédophiles d’Humbert Humbert et l’inclination de Strane pour son élève est évidente. Ainsi, progressivement, Strane distille un trouble sensuel auprès de Vanessa : c’est une main posée sur son genou à la dérobée, c’est un compliment sur ses cheveux, c’est l’aveu de l’envie de l’embrasser pour lui souhaiter bonne nuit… Tous ces indices d’un but inavoué et inavouable vont pourtant happer Vanessa dans la gueule du loup.

« J’avais été la première élève à lui mettre cette idée dans la tête. Quelque chose en moi faisait que le jeu en valait la chandelle. J’étais dotée d’un charme qui l’avait attiré. » (p.15)

Leur liaison, pourtant soigneusement cachée, suscite des rumeurs qui la mettent à mal. Or, ce n’est pas Strane que l’on choisit de congédier, mais c’est Vanessa que l’on invite à partir en lui ayant au préalable fait assumer l’entière responsabilité de la rumeur. En réalité, Strane a tout manigancé pour la laisser lâchement à la vindicative des autres et sauver sa peau à lui.

Même si Vanessa poursuit ses études ailleurs, tant bien que mal, leur relation ne s’arrête pas : tout se passe comme si un lien de dépendance maintenait prisonnière Vanessa de ce prédateur qui jure l’aimer et qui pourtant lui propose pour leur première fois de « la baiser ».

« Éperdument amoureux de toi. Dès qu’il prononce ces mots, je deviens une personne dont quelqu’un est amoureux – quelqu’un d’autre qui n’est pas un bête garçon de mon âge, mais un homme qui a déjà vécu une vie entière, qui a fait et vu des tas de choses et pense malgré tout que je mérite son amour. Je sens qu’on me pousse de force par-dessus un seuil, que je suis éjectée de ma vie ordinaire et propulsée dans un monde où il est possible que des hommes adultes se sentent si éperdument amoureux de moi qu’ils tombent à mes pieds. » (p.107)

De fait, l’emprise de Strane sur Vanessa est telle qu’elle dépérit sans lui : chaque instant de sa vie est perçu à travers le prisme de ce qu’elle aurait été avec lui. Or, le paradoxe, c’est que Vanessa éprouve un mélange d’envie et de malaise à chaque fois qu’elle voit Strane.

Lorsque Vanessa entre à l’université et que son professeur de littérature, Henry Plough, la remarque, le même schéma semble se remettre en place : est-ce encore un homme qui voudra une relation avec elle ? Est-ce être infidèle à Strane que de songer avec douceur à Henry ? Et si cette attraction n’était en fait qu’un avatar de ce qu’elle ne peut plus guère avoir avec Strane, celui-ci la délaissant petit à petit au-fur-et-à-mesure qu’elle devient adulte ?

Lorsqu’en 2017 une étudiante porte plainte contre Strane et dénonce sur les réseaux sociaux les attouchements dont elle a été victime, l’occasion est donnée à Vanessa, à présent quasi-trentenaire, de réclamer vengeance. Mais, tiraillée entre sa fidélité pour son ancien mentor et amant et son dégoût profond pour la servilité à laquelle il l’a réduite, elle hésite. Est-elle coupable ? Est-elle victime ? Après tout, Strane ne lui a-t-il pas à chaque fois demandé son autorisation avant de lui faire… des choses ? Ne lui a-t-elle jamais dit non ? Entre l’envie de le voir tomber et le désir de le sauver par amour (et allégeance), Vanessa tergiverse.

« je me défends tout autant que je défends Strane. Parce que même si parfois j’emploie le mot « sévices » pour décrire certaines choses qu’on m’a faites, dans la bouche de quelqu’un d’autre, ce terme prend une vilaine connotation et un caractère absolu. Il avale tout ce qui s’est passé. Il m’avale moi et toutes les fois où je l’ai voulu, où je l’ai supplié. » (p.72)

Le prix de cette hésitation est la mise entre parenthèses de toutes ses années de vie entre 15 et 30 ans. Plus d’une décennie au cours de laquelle la drogue et l’alcool lui ont permis de sombrer dans d’autres cieux que le bordel et la morosité ambiante de sa vie. Plus d’une décennie pour vivre avec le traumatisme d’une adolescence violée dans ce qu’elle avait de candeur, de pureté et d’innocence.

« Je ne l’aurais jamais fait si tu n’étais pas aussi consentante, disait-il. Des propos qui paraissent délirants. Quelle fille voudrait qu’il m’a fait ? Pourtant, c’est la vérité, quoi qu’en pensent les gens. Poussée vers ça, vers lui, j’étais le genre de fille qui n’est pas censée exister : une fille qui se jette avec ardeur sur la route d’un pédophile. » (p.141)

Si le dilemme moral de Vanessa (est-elle victime ? est-elle coupable ?) la plonge dans l’abîme du désarroi, le lecteur ne peut que la juger victime de la manipulation absolue et effrayante de ce professeur qui abuse d’elle et qui a la perversité de se dégager de toute implication dès lors que sa moralité est mise en cause. La manipulation mentale dont il use avec Vanessa est racontée avec un mécanisme narratif qui fait froid dans le dos.

« Je me demande à quel point on sera prêt à accorder le statut de victime à une fille comme moi. » (p.286)

« Je ne te demande pas de me pardonner. Il n’y a rien à pardonner. Je partage cela avec toi parce que je veux que tu comprennes que je vis toujours avec les conséquences de mon amour pour toi. » (p.366-367)

Terrible parcours initiatique dans la mesure où il s’agit de la destruction d’une adolescente et d’une adolescence, le roman est aussi le récit d’une prise de conscience, à rebours et donc trop tardivement, de l’immoralité de la relation, qui a conduit à troubler tous les prismes de référence de la jeune femme. Comment se construire avec « ça » ? après « ça » ?

« Et même si Strane m’a fait du mal, toutes les filles ont de vieilles blessures. » (p.328)

Ma sombre Vanessa est un récit exceptionnel par les forces qui le dirigent : le lecteur ressent à chaque page le malaise et l’addiction de l’héroïne, sa culpabilité et son désarroi. Avec des passages quasi-documentaires, le récit se fait l’autopsie d’un rite initiatique souillé du sceau de la perversité.


Ma sombre Vanessa, Kate Elizabeth RUSSELL, traduit de l’anglais (États-Unis) par Caroline Bouet, éditions Les Escales, 2020, 444 pages, 21.90€.

1 réflexion au sujet de “« Ma sombre Vanessa », Kate Eilzabeth Russell : tragique Lolita contemporaine (#rentreelitteraire)”

  1. Malheureusement, c’est un fait de société récurrent qui anéantit beaucoup de jeunes filles… un réel et douloureux problème ! Peut-on porter plainte (si on en a la force )et retrouver sa dignité ou bien se taire à jamais en essayant d’enfouir sa peine et son humiliation…? Cruel dilemme.

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