A dévorer !

« Les bons garçons », Pierre Adrian : tragédie sociale en trois actes

Rarement récit m’aura secouée de la sorte. Une tension palpable dès les premières pages, grandissant au fur et à mesure d’une ascension physique et narrative dramatique. Lecteurs, je vous mets en garde : on ne sort pas indemne de ce roman, tristement inspiré d’un fait réel.

« A l’évidence, c’étaient de bons garçons. Une sourde appréhension montait pourtant en elle, qu’elle essayait bien d’étouffer mais qui ne s’éteignait pas. Maria pensa que la séduction était un jeu qui devenait sérieux trop vite. L’après-midi avait dérapé. Du cinéma de quartier, elles se retrouvaient sur la côte, dans une villa au crépuscule. » (p.146)


Nous sommes à Rome, en 1975. L’été s’étire paresseusement en septembre dans une Italie secouée par des tensions politiques entre fascistes et communistes, mise à mal par des referendums visant des libertés chèrement acquises. La torpeur solaire n’endort pourtant pas l’envie de vivre, débordante, de la jeunesse romaine, qu’elle soit riche ou qu’elle soit pauvre.

Ainsi, Matteo, Gabriele et Alberto passent de fête en fête, de biture en défonce, mais en assurant bonnes notes à l’école et messe auprès de leurs parents le dimanche dans une chemise repassée de frais. Une vie dorée avec préceptrice, cours de tennis ou de natation et bien sûr des vacances dans des lieux huppés. Est-ce qu’on ne pardonnerait pas tout à ces gosses de riches du nord de Rome ? Ne faut-il pas que jeunesse se passe ?

Dans le même temps, les jolies Raffaella et Maria Grazia doivent cohabiter, l’une et l’autre, avec les nombreux autres membres de leur famille respective dans de petits appartements, au sud de Rome. Une jeunesse laborieuse et modeste mais heureuse de ces choses simples.

« Mais toutes, elles étaient engluées dans ce quotidien familial, bien obligées d’aider leur mère à nourrir et laver les derniers-nés. » (p.29)

Quand le chemin des jeunes filles rencontrent la route des garçons près d’un cinéma, l’amitié semble immédiate : Raffaella et Maria Grazia se réjouissent d’être invitées à danser le dimanche suivant. Tant pis si les jeunes hommes n’appartiennent pas au même monde : ne semblent-ils pas être très gentils avec elles ? Après tout, ce sont de « bons garçon », bien élevés, dans un cadre moral et religieux strict. Non ?

« Oh, tu sais, ce sont de gentils garçons. Sérieux, de bonne famille. » (p.111)

Mais, alors que la voiture gravit le rocher du Circeo pour atteindre une villa de luxe de villégiature, c’est une plongée en enfer qui attend les jeunes filles : si, dans la mythologie, la magicienne Circé avait transformé les compagnons d’Ulysse en cochons, nul doute que la malédiction demeure et que Matteo, Alberto et Gabriele se transforment à leur tour en ignobles porcs…

« Elles ne l’admettaient pas encore mais elles étaient allées trop loin. Sur ce rocher, elles se sentaient guettées par le sentiment troublant que quelque chose se refermait derrière elles. Comme un piège tendu en évidence et dans lequel elles se laissaient jeter. Désormais, elles étaient aux mains de Circeo. Là, quelque part, entourée de ses nymphes, la sorcière les épiait. » (p.141)


J’ai achevé le roman de Pierre Adrian bouleversée par l’ignominie de l’acte principal de cette tragédie humaine et sociale, dans laquelle les plus nobles personnages ne sont finalement pas ceux du sang. La supériorité sociale n’a d’égale que la déchéance et la dépravation morale. Pourtant, peu de choses sont dites de la violence dont les jeunes filles sont victimes : l’auteur excelle à suggérer l’horreur, préférant littéralement « conduire » le lecteur à travers Rome, en suivant le parcours à mobylette ou en voiture des uns et des autres. Néanmoins, toutes les routes conduisent certes à Rome mais surtout au drame, et le lecteur est figé à chaque action dès lors que la « promenade » , quelle qu’elle soit, s’arrête : quel événement va naître du mouvement ? Sera-t-il bon ou sera-t-il mauvais ?


Les bons garçons, Pierre ADRIAN, éditions des Équateurs, 2020, 269 pages, 19€.

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