A dévorer !

« Les Lettres d’Esther », Cécile Pivot : correspondance(s)

Esther est libraire à Lille. Passionnée par son métier et ayant pendant longtemps cultivé l’art épistolaire avec son père, un veuf esseulé qui s’est suicidé quelques années auparavant, elle décide de lancer un atelier d’écriture. Le principe est simple : chaque participant devra choisir deux correspondants parmi les membres de l’atelier et entretenir, pendant quelques semaines, des échanges réguliers avec des contraintes données, Esther supervisant le réseau scriptural en recevant une copie de chacune des lettres des uns et des autres.

Cinq membres répondent présents, pour certains un peu contraints et forcés : il y a Nicolas, le chef doublement étoilé totalement désemparé par la violence de la dépression post-partum de sa femme Juliette, elle-même participant à l’atelier ; il y a aussi Jeanne, sympathique veuve retraitée qui cultive les plaisirs simples de la vie ; on trouve également Jean, homme d’affaires quadragénaire désabusé et cynique ; enfin, le plus jeune, Samuel, hurle par son silence le désarroi que la mort de son frère aîné a créé dans la cellule familiale.

« Cet atelier était leur bouée de sauvetage. Il allait les sauver de l’incompréhension, d’un deuil qu’ils ne faisaient pas, d’une vie à l’arrêt, d’un amour mis à mal. Quand j’ai pris conscience, il était tard, j’étais déjà plongée dans l’intimité et l’histoire de chacun d’eux. Mais, après tout, n’était-cas, après la mort de mon père, une bouée de sauvetage pour moi aussi ? » (p.9)

Le tâtonnement est de mise dans les premières lettres et les affinités ne sont pas forcément immédiates. On perçoit que chacun tente de cerner, au mieux, sa / son destinataire avant de pouvoir enfin se livrer. Alors, une fois les présentations d’usage couchées sur le papier et la confiance progressivement gagnée, les confidences peuvent émerger. Chaque personnage chemine, lettre par lettre, dans ces dialogues épistolaires. Au final, c’est chaque correspondance qui établit un dialogue constant : celui du don (des aveux) et de la réception (des conseils, du jugement).

« Vous espérez qu’écrire vous aidera à mettre des mots sur vos émotions, à lutter contre l’indifférence. Je crois qu’en effet, nous pouvons nous reconstruire avec l’écriture. J’ose croire que vous y parviendrez. » (p.35-36)

L’art de la correspondance permet aussi de mettre à jour, tout justement, des correspondances, des affinités, entre les différents protagonistes : l’art épistolaire ne consiste-t-il pas en une quête de la recherche de l’autre ? de choisir ses mots pour mieux cibler son destinataire ? Tant de soucis de communication qui pourraient être aujourd’hui évités si chacun considérait que le temps de l’écriture permet de poser et peser chaque mot EN FONCTION de l’autre, et non pas seulement en fonction de soi. La lettre, missive d’un altruisme oublié…

« Nous usons d’autres mots et expressions, soignons notre style. Nos pensées empruntent des chemins différents, plus difficiles d’accès, plus tortueux, plus imprévisibles. Plus exaltants, aussi. Nous nous livrons, nous exposons, prenons des risques. Écrire une lettre, la poster, attendre une réponse en retour donne une autre valeur aux jours, un poids plus conséquent, me semble-t-il, au message dans l’enveloppe. Il prend son temps et trace sa route. » (p.38)

La lettre est, entre les mains de Cécile Pivot, cathartique : chaque personnage, Esther y compris, peut y livrer ses états d’âme, ses combats, ses espoirs. Si l’on parle de « tranches de vie » dans le langage commun, permettez-moi de qualifier ce roman épistolaire de « lettres de vie », dans la plus pure tradition des romans épistolaires du XVIIIe siècle, à ceci près que Cécile Pivot intègre quelques passages narratifs entre deux lettres.

Plus que jamais, Cécile Pivot célèbre le charme que l’on pourrait pourtant juger suranné de l’écriture : plus que jamais, les mots sauvent ! Fer de lance de toute âme littéraire sans doute, mais une évidence en faveur de laquelle il faut résister : écrire pour se dire, pour dire, pour vivre !

« Les lettres ont-elles ce pouvoir, de créer un lien particulier entre ceux qui les écrivent ? » (p.263)

Ajoutons le plaisir de retrouver la plume si délicate de Cécile Pivot, dont j’avais chroniqué avec bonheur le premier roman Battements de cœur en 2019 (la chronique est bien évidemment sur le blog) : n’est-ce pas un tour de force que de prêter une voix, une « plume », à six personnages bien distincts sur plus de trois cents pages ?

Alors, si vous deviez vous, lecteurs, écrire une lettre, qui serait votre destinataire, et qu’aimeriez-vous lui dire ?


Les Lettres d’Esther, Cécile PIVOT, éditions Calmann Lévy, 2020, 311 pages, 19.50€.

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