A dévorer !

« Un long, si long après-midi », Inga Vesper : la couleur du soupçon

Ruby Wright est une afro-américaine de vingt-deux ans employée à faire le ménage dans les riches familles de Sunnylakes. En cette année 1959, la ségrégation raciale survit toujours avec autant de violence, et Ruby est habituée au mépris quotidien de ses clients.

« Maintenant, c’est la fin de la ségrégation et ça n’est pas mieux. Les Noirs et les Blancs vivent toujours séparés. Nos maisons séparées, nos emplois séparés, nos vies séparées. Et ce sera toujours comme ça. » (p.74)

La seule qui lui ait témoigné de l’intérêt est Joyce Haney, une mère de famille à tendance dépressive et au passé tourmenté. Toutes deux ont vu leur mère mourir ; toutes deux ont des aspirations à vivre autrement, différemment : la peinture pour Joyce, le rêve universitaire pour Ruby.

Pourtant, ce jour-là, alors que Ruby s’apprête à faire le ménage chez les Haney, elle est prise de court : la petite Barbara est dehors tandis que sa chambre la petite Lily hurle. Nulle trace de Joyce. Seulement une mare de sang dans la cuisine.

« Une femme disparue, intrusion probable dans le domicile. Traces de sang et tout le tintouin. Voici le dossier. » (p.24)

Ruby, de par sa couleur de peau, est aussitôt inquiétée. Mais la bienveillance de l’inspecteur de police nouvellement affecté à Santa Monica, Mick Blanke, lui permet d’échapper à une accusation formelle. Mieux : il voit en elle une alliée pour résoudre ce qui s’annonce comme un drame domestique inédit. Ruby est méfiante : elle ne sait que trop bien le sort réservé aux Noirs sous couvert de « fraternalisme ». Mais son envie de sauver Joyce est la plus forte, alors elle coopérera.

« Le problème, ce sont les femmes. […] La solution au problème est simple, quoique incroyablement compliquée. Il n’a aucune garantie que Ruby acceptera. […] Il n’a pas le choix, pourtant. Si les femmes sont le problème, peut-être que l’une d’entre elles est la solution. » (p.141-142)

Qu’a-t-il pu arriver à la jeune mère de famille ? Que vient faire le petit pyjama bleu de bébé retrouvé dans le sang ? Est-ce que Nancy, la voisine et amie dévouée, est réellement pétrie de bonnes intentions ? M. Haney a-t-il un alibi pour échapper aux suspicions ? Le passé de Joyce est-il réactualisé en une menace incarnée ? Et toutes ces femmes du quartier, cantonnées à la sage attente domestique d’un époux souvent absent, que cachent-elles vraiment ? Ruby pourra-t-elle faire entendre sa voix alors que les répressions raciales restent cruellement de mise ? Peut-elle prétendre à une légitimité ?

« Tout le monde a quelque chose à cacher, à Sunnylakes. » (p.242)

« Les gens de Sunnylakes ne veulent voir que le bon côté des choses. L’autre côté, les trucs sombres, ça reste caché. Personne n’a vu ce qui était arrivé à Joyce parce que personne ne voulait voir. Pas même elle. » (p.251-252)

Inga Vesper signe là un page-turner idéal pour l’été, dans la mesure où l’on a un thriller domestique réussi, du fait de secrets et de retournements de situation efficaces. L’ancrage dans une Amérique scindée entre deux couleurs donne une profondeur supplémentaire au récit, tout comme le désarroi des femmes au foyer dont les journées s’étirent en un désert d’ennui et de tâches domestiques répétitives. De fait, dans ce récit souffle le vent d’un certain féminisme, tant pour Joyce et ses voisines que pour Ruby : les prémices, peut-être maladroits ou hasardeux, de revendications nécessaires face au sexisme et au patriarcat tout-puissants.

« La plupart des femmes, ici, se marient en sortant de l’université. Elles deviennent femmes au foyer, elles élèvent leurs enfants et vont à l’église. Et voilà. Personne ne s’intéresse à leurs désirs ou à leurs rêves. Tout le monde se fiche de leurs talents ou de leurs opinions. » (p.134)

On regrettera certains choix de traduction beaucoup trop modernes pour être crédibles en 1959, tels des « mecs », des « heures sup », « depuis qu’elle a un boulot et un mec »… Le charme d’un niveau de langue un rien plus suranné aurait été pertinent.


Un long, si long après-midi, Inga VESPER, traduit de l’anglais par Thomas Leclerc, éditions de LA MARTINIERE, 2022, 409 pages, 22.90€.

2 réflexions au sujet de “« Un long, si long après-midi », Inga Vesper : la couleur du soupçon”

Répondre à Mes p'tits lus Annuler la réponse.

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s