A dévorer !

« Paysages de nuit », Diane Chateau Alaberdina : désir interdit

Katarine Souslova vit seule avec sa fille Sonia à l’orée de la forêt de Fontainebleau. Loin de sa Russie natale et d’une vie difficile qu’elle a choisi de fuir, Katarine a essayé de refaire sa vie à plusieurs reprises, espérant oublier le père de Sonia. Mais ses romances se soldent par des échecs, et Sonia peine à faire confiance à ces hommes qui ne sont que de passage.

Lorsque Katarine rencontre Adam, un brillant galeriste, l’évidence est là : avec lui, elle cheminera loin.

« Adam devenait de plus en plus important. Elle était de nouveau amoureuse. […] Katarine devait l’admettre, elle avait besoin de vivre pour elle. Toutes ces années au service de Sonia à jouer le rôle de la mère et du père avaient fini par l’user. […] Elle voulait devenir à nouveau désirable. » (p.25)

De fait, leurs débuts sont des plus optimistes, et l’alchimie est évidente. Mieux encore, Sonia adoube ce nouveau beau-père. Dans ce gynécée, Adam parvient doucement à se faire une place.

Pourtant, l’adolescente de dix-sept ne tarde pas à voir autre chose en Adam qu’un père de substitution : elle commence à nourrir des sentiments troubles et un désir irrépressible pour lui, qu’elle tente de taire autant que possible. Le dessin devient son exutoire, et les croquis fantasment ce que la réalité ne lui accorde pas.

« Sonia s’attache à l bien plus vite qu’elle ne le souhaiterait. […] Pourtant, elle pense toujours à Adam. Elle veut qu’il reste. Elle est heureuse lorsqu’il est là, qu’il apporte les courses, qu’il parle de la galerie. Elle est heureuse lorsqu’elle entrevoit son visage à travers l’entrée. La vie lui semble entière, remplie de sens. » (p.37)
« Adam l’inspire. Il est un moteur dans son travail. Il sait la faire sortir des sentiers battus. Il lui donne envie d’inventer de nouvelles histoires. Il a le don d’ébranler toutes ses certitudes d’adolescente. » (p.49)

Adam perçoit peu à peu le changement qui s’opère en Sonia et éprouve un certain malaise, que la fougue exigeante de Katarine renforce. La mère et la fille tendent à le mettre mal à l’aise, car leur fonctionnement lui échappe. Sa vie passée, avec son ex-compagne et sa petite Lili, lui apparaît comme de nouveau hautement désirable : l’envie de fuir l’étrangeté de sa relation avec Katarine et Sonia naît, son lot de conséquences dramatiques avec…

A côté de cette histoire d’amour entre adultes erre Sonia, déchirée par son désir impossible pour son beau-père. Elle s’empare de ses vêtements, inspecte toutes ses affaires pour se nourrir de son odeur, de son parfum, de la moindre parcelle de sa vie. Au fond d’elle hurle l’envie d’être aimée. Comme une femme en devenir ? comme une enfant orpheline de son père ? Qui cherche-t-elle derrière la figure d’Adam : est-ce l’homme ou le père ? Adam syncrétise-t-il une étape fondamentale du cheminement initiatique de l’adolescente ?

« Elle se demande si c’est de l’amour. S’il n’y a pas quelque chose de plus viscéral, de plus souterrain. On ne peut pas vouloir à ce point une autre personne. La vouloir jusqu’à s’oublier soi-même, jusqu’à se remplir d’idées noires. Son regard, elle donnerait n’importe quoi pour le croiser. Pour renifler ses cheveux. Pour se nourrir de lui. » (p.197)

Pour s’échapper et échapper aux tourments de son désir, Sonia fuit la nuit : elle avale les kilomètres à travers l’obscurité de la forêt. Des paysages de nuit qui subliment sa douleur et incarnent la noirceur qui peu à peu envahit son âme et son moral.

« Après la tombée de la nuit, elle prend la voiture. […] La route est un exécutoire. Plus d’enfermement, plus de limites. Ici, c’est son territoire. Elle projette son corps jusqu’à la peur. […] La route se transforme en une falaise escarpée, bordée par l’océan. Les arbres forment un château. […] La forêt ressemble à un trou noir. » (p.174-175)

Sonia peut-elle se relever de la fulgurance de ce premier amour que l’on n’a pas forcément envie de qualifier d’adolescent tant il irradie par sa force en elle ? L’incandescence charnelle qui ne peut advenir crée une tension dramatique qui va crescendo. Diane Chateau Alaberdina signe un récit qui émeut par la tristesse et le mal-être commun aux trois protagonistes : chacun cherche en l’autre quelque chose, que l’autre ne peut pas ou n’arrive pas à donner. Une quête vouée à l’échec, un leurre perpétuel. Les histoires d’amour de ce roman finissent mal : et aimer de devenir une fatalité…


Paysages de nuit, Diane CHATEAU ALABERDINA, éditions GALLIMARD, 2022, 297 pages, 18€.

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