A dévorer !

« Les saules », Mathilde Beaussault : à l’ombre des pleurs…

Dans cette campagne reculée des années 80, la vie en communauté est bien difficile selon la maison dans laquelle on naît. Si la chance vous a permis de naître à la Haute Motte, alors sans doute faites-vous partie des privilégiés, comme c’est le cas pour les Legrand, pharmaciens un peu collet monté de la bourgade. Pourtant, leur grandeur sociale ne leur permet pas de canaliser la fougue de leur unique fille Marie, beauté diabolique et séductrice en diable.

A l’inverse, malheureux êtes-vous peut-être de vivre à la Basse Motte, fief des paysans laborieux, besogneux, qui du matin au soir survivent plus qu’ils ne vivent pour joindre les deux bouts. Marguerite, unique fille d’éleveurs porcins taciturnes, est livrée à son sort de sauvageonne. Sale, peu encline aux apprentissages, elle est mise à l’écart de tous, en particulier à l’école où ses camarades lui font vivre un enfer. Alors, la petite se mure dans le silence et trouve dans la campagne environnante un écrin pour fuir la compagnie des autres, avec lesquels elle ne parvient pas à entrer en communication.

« Cette gosse est muette comme une carpe. Elle ne parle jamais. Je sais moi, faudrait peut-être la montrer à quelqu’un… » (p.25)

Un matin, le corps de Marie, dix-sept ans, est retrouvé dans la coulée, sillon d’eau qui parcourt la Basse Motte. Scandale et drame à la fois, tout le village est bouleversé par l’événement : certes, on pleure une adolescente et on plaint le chagrin des parents, mais nombreux sont ceux à nuancer leur discours de concessions (« …mais Marie avait la cuisse légère », « …mais Marie avait des mœurs dissolues », « …mais les Legrand nous prennent de haut »).

A la gendarmerie, on reçoit successivement les suspects : point de grandes révélations, si ce n’est le maillage de relations venimeuses et envenimées entre les uns et les autres, fierté farouche et revendications sociales gangrenées. On se juge et on se jauge.

« Quelques centaines de mètres seulement séparent deux mondes. Celui du pharmacien, des mains propres et des cuticules blanches, un monde qui s’érige en défenseur de la nature. Celui des paysans, des mains calleuses et des ongles noircis, un monde qui survit en nourrissant grassement l’humanité. » (p.43)

Si les langues se délient, seule la petite Marguerite reste muette. Pourtant, la nuit du meurtre de Marie, elle a vu quelque chose. Elle a vu quelqu’un. Qui pourra lui donner la chance de mettre des mots sur ses / les maux ?

Le roman se dévore, chronique d’un fait divers sordide comme il en a toujours existé. Si la résolution patine jusqu’aux dernières pages, on se délecte de la galerie des personnages qu’offre le récit : un texte ancré, qui questionne le déterminisme social et le patriarcat, sans doute plus que jamais flagrant dans les années 80. On se prend de pitié pour la petite Marguerite, souffre-douleur abandonné par tous à son sort, misérable. On se prend de pitié pour Marie, à la sève bouillonnante, fauchée dans la fleur de l’âge.

« si Marie se comportait comme ça, maquillée comme un camion volé, flirtant avec tout ce qui bouge, c’est que quelque chose clochait. Un enfant qui se brûle pleure à chaudes larmes. Marie se brûlait les ailes. Mais personne n’a entendu ses pleurs. » (p.186)

Dans cette campagne reculée où il n’est jamais de bon ton de s’épancher, les bouches, avares de mots, distillent des clés plus ou moins signifiantes. Les mains qui ont enserré le cou de Marie peuvent-elles à leur tour lâcher leur vérité ?

Seul et infime bémol : une gestion de la virgule étrange dans la syntaxe des phrases qui, pour la puriste de la ponctuation que je suis, m’a passablement étonnée (« c’est Arlette qui se lève et raccompagne Mimi tandis qu’André, la mâchoire serrée est décidé à tenir tête à sa supérieure lorsqu’elle reviendra » p.188 ; « Mais un pain au chocolat, tout chaud et virée sur deux roues… » p.213).


Les saules, Mathilde BEAUSSAULT, éditions du SEUIL, 2025, 271 pages, 19.90€.

1 réflexion au sujet de “« Les saules », Mathilde Beaussault : à l’ombre des pleurs…”

  1. J’aime beaucoup la façon dont tu présentes ce roman et ta vision des personnages.
    En fait, j’ai moins aimé ce roman que toi et n’ai pas remarqué ces ponctuations étranges, bien vu Miss Marple ! 😉

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