
Madison March a créé un empire numérique en devant l’influenceuse numéro 1 au titre de tradwife des temps modernes : soumission absolue à sa famille – et en priorité à son mari -, culte d’un mode de vie domestique jonglant entre tenue de la maison et éducation traditionnelle des enfants. En d’autres termes, la tradwife est une femme au foyer tout droit sortie des années 50, dangereusement réactualisée aujourd’hui dans l’Amérique conservatrice de Trump.
Forte de ses dix millions de followers, Madison est de celles qui comptent. Pourtant, aux yeux de son époux, Michael, riche propriétaire du plus grand ranch du Montana et qui rechigne à s’abaisser aux considérations féminines sauf celles qui lui permettent d’assouvir ses désirs, sa femme n’est qu’une femme au foyer, qui a le privilège de jouir d’un cadre de vie luxueux. Aussi a-t-elle intérêt à se taire et à se soumettre à lui. Ou sinon, gare…
Cette réalité, beaucoup moins idyllique que celle mise en avant sur les réseaux sociaux, la nouvelle tutrice des enfants March la découvre. Muselée par un contrat de confidentialité, elle comprend qu’en réalité Madison met en scène son quotidien, l’esthétise : rien de naturel, seulement de l’artificiel.
« C’est déjà tellement difficile d’être la femme parfaite pour lui, et ensuite de jouer le rôle de l’épouse parfaite pour tous mes followers. » (p.65)
« Je sais déjà que Madison ment à ses followers. Qu’elle prétend être une merveilleuse femme au foyer, alors qu’en réalité elle a une équipe entière qui accomplit tout le travail à sa place, dont vous. » (p.220)
Lorsqu’elle comprend à quel point sa patronne est prête à tout pour s’assurer les grâces de son mari et le suivi inconditionnel d’une communauté virtuelle souvent prompte à l’infidélité numérique, la tutrice hésite : le paradis affiché est en réalité un enfer, sur lequel Michael règne en despote absolu. Sauf qu’elle a besoin de l’argent généreusement alloué pour son service. Alors, doit-elle fuir ou survivre en sacrifiant son intégrité morale ?
« J’ai ressenti un mélange d’admiration et de malaise à voir tout le monde se plier au moindre de ses caprices. Moi comprise. » (p.55)
Ce nouveau thriller domestique étrille, on l’aura compris, la déferlante des tradwives. Si l’on se retient de blâmer ces femmes qui choisissent de cultiver un mode de vie séculaire absolument patriarcal et aux antipodes du féminisme, le roman dénonce clairement les hommes qui œuvrent à la domestication de leurs épouses : sous couvert d’un confort de vie absolu et de l’absence de nécessité de travailler à l’extérieur, les femmes sont privées de toute liberté (financière, sociale…). Pire : elles peuvent être victimes de violences, car soumises au bon vouloir du désir masculin, qui ne peut supporter de ne pas être le maître (le roi) en sa demeure.
« […] Michael répond systématiquement que c’est son travail de protéger notre famille et que je mets en doute sa masculinité en suggérant qu’il puisse en aller autrement. Bien sûr, après une sortie de ce genre, il m’est impossible d’insister – la virilité de Michael est plus importante pour lui que l’air qu’il respire. » (p.21)
Aussi, derrière le charme des images léchées d’Instagram (merci les filtres), le roman de Liane Child dénonce la mise en scène d’un mode de vie qui questionne les progrès en matière de droits des femmes : comment ne pas concevoir le mouvement tradwife comme une régression sociale qui bafoue les acquisitions de décennies de combat pour devenir les égales des hommes ?
« Je croyais que ces créatures qui me racontaient qu’être femme au foyer était la voie rapide vers le bonheur. En réalité, tout ce que ça fait, c’est bousiller les gens. Détruire l’amour. » (p.277)
Or, derrière tout recul dans le temps (coucou la mode vintage bien en vogue depuis quelques années maintenant), il y a une recherche de la sécurité, du cocon d’antan qui réconforte. Aussi, les tradwives ne seraient-elles pas l’incarnation d’une société en perte de repères (les années 2020 ont bien malmené la population mondiale, nous sommes d’accord) qui se réfugie dans les carcans conservateurs qui, jadis, garantissaient une société solide et sécurisante ? Un signal d’alerte fait femme(s) pour nous inviter, peut-être, à revoir nos fondamentaux et éviter cette errance mondiale faite de doutes et de peurs.
La Tradwife, traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Karine Forestier, éditions HARPER COLLINS NOIR, 2026, 444 pages, 20.90€.
