A dévorer !

« Premier corps », Morgane Az : remous en apnée

Ysée Liancourt est née dans une famille « comme il faut » : un père médecin, qui ne jure que par l’entre-soi et les carrières professionnelles « nobles » ou honorables (mais toujours discutables aussi) ; une mère qui a renoncé à ses rêves pour endosser le tablier bourgeois de femme au foyer ; une sœur aînée, Diane, élevée comme une jument de compétition pour être, coûte que coûte, la meilleure, et prendre la relève de son père.

« Elle était là, héroïne d’une grande image sans heurts, et c’était ce qui lui convenait. Rien d’autre. » (p.125)

Or, Ysée détonne. Elle n’en a que faire des conversations de parvis d’église qui ne sont que joutes ostentatoires pseudo-bienpensantes : « En quelques minutes seulement, il fallait donner au monde une image de famille idéale » (p.32) ; « Ce qui prévalait dans leur monde, c’était pouvoir affirmer : Voilà qui je suis, et ce que je fais dans la vie. » (p.75) . Elle se fiche de ne pas être une élève brillante, de ne pas entrer dans le moule en argent (l’or étant bien évidemment réservé à sa sœur) que son père lui a modelé depuis l’enfance, et à propos duquel il ne cesse de lui rappeler son devoir d’obéissance de fille, puisque c’est lui qui « paie ».

Fille de l’ombre, que l’on oublie et dont on ignore les talents, Ysée vit ailleurs et autrement pour s’affranchir librement et audacieusement de cette famille qui l’étouffe de ses injonctions bourgeoises et son dédain affiché à son encontre : la littérature, l’italien, les sorties avec des copines plus enclines aux arts du spectacle que sa propre famille. Et puis il y a la natation, et le beau Martin, d’un an son aîné. Le premier corps qu’à dix-sept ans Ysée à découvert : une empreinte à jamais scellée en elle, chérie dans le secret de son cœur et de son âme. Nul n’apprendra jamais son idylle avec Martin : Ysée a appris que pour être heureuse, il lui fallait taire son bonheur.

« Il est toujours question d’amour dans nos fuites. Ainsi, nous sommes faits de tant de disparus qui ne sont pas morts. » (p.249)

Mais la vie est capricieuse et se joue de l’évidence : les études séparent les jeunes amoureux et chacun chemine sans l’autre, avec tout de même la promesse que rien ne s’arrêtera jamais. De fait, les ponctuelles retrouvailles témoignent de l’évidence de leur amour. Seulement, le temps fait son œuvre : Ysée et Martin s’éloignent.

Lorsque, des années plus tard, Diane présente son amoureux, tout s’écroule pour Ysée, elle qui pensait avoir reconstruit sa vie en Italie. Les deux sœurs, qui s’étaient éloignées pour une incompatibilité évidente, deviennent alors – sans que Diane ne saisisse vraiment pourquoi mais le pressente insidieusement – rivales. Et la tension de grandir, et la douleur de la souffrance d’Ysée de devenir insupportable.

« Nos corps ont une mémoire, et la mienne est peuplée de lui. » (p.184)

Contrainte de faire illusion, Ysée préfère sacrifier les instants en famille en chérissant l’exil, en restant dans l’ombre, rôle qu’elle a tellement su incarner à la perfection dans sa jeunesse. Mais alors que le soleil brûlant de cet été 2024 rassemble dans une maison de vacances la famille Liancourt élargie, le point de bascule n’est qu’à un pas de la margelle de la piscine…

Pépite absolue et admirablement écrite que ce récit familial, teinté de roman social ! Critique à peine voilée des mœurs bourgeoises de province, Morgane Az donne à voir le pas de côté qui sauve et qui condamne à la fois, en la personne – ô combien attachante et merveilleusement humaine – d’Ysée. Le renoncement est le fil qui tisse le texte et se teinte d’une dimension tragique dès lors qu’il devient sacrifice : celui de la mère pour sa famille (ô injonctions patriarcales d’un temps pas si révolu que cela…) ; celui de la cadette réduite à une marionnette de l’ombre. La lutte entre les deux sœurs est passionnante : aussi agaçante soit-elle de morgue, Diane rafle tout. Comment ne pourrait-elle pas alors voler l’emblème amoureux du passé de sa sœur ? Comment blâmer Ysée de s’étioler et de cultiver un jardin secret pour compenser le sacrifice de sa vie : son amour, ses envies, ses désirs ? Que reste-t-il de l’amour entre deux sœurs quand tout, dès la naissance, les détermine à des chemins imposés ?

Roman pépite, à chérir tant il dit de l’amour, de ses formes et de ses aléas.


Premier corps, Morgane AZ, éditions PLON, 2026, 277 pages, 21€.

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