
Depuis qu’elle est enfant, Léonie Dantin cultive la méchanceté. Sciemment, avec délectation. Sa mère est sa première victime, tout entière soumise à sa fille despotique, puis viennent les « amies » et enfin les amants. Là est aussi tout le paradoxe : Léonie aime, mais elle adore encore plus exercer son verbe incisif et insultant, ses poings bagarreurs qui n’hésitent à pas frapper ou à balancer par-dessus la rambarde. Un rôle de composition sans nul doute, qui l’a conduite sans trop de surprise à devenir actrice de théâtre et de cinéma, avec une certaine renommée à la clé. Léonie est une drama queen, qu’on se le dise, vive et fantasque, sans réelles foi ni loi. Résolument insaisissable et presque indescriptible.
« Aussi loin que je me souvienne, je voulais tuer tout le monde, et tout ce que j’ai fait dans ma vie, même lorsque j’ai été gentille, je l’ai fait parce que j’étais méchante. […] La méchanceté chez moi est causa sui. » (p.19)
Dans l’intimité, elle est mariée à Sébastien, un architecte passablement fade de caractère, et elle « l’heureuse » mère d’Arthur et d’Inès. Mais sa famille doit se préparer, sans le savoir, à perdre son pilier : Léonie a en elle une « pieuvre » ravageuse qui scelle son destin à venir à quelques semaines de douleurs terriblement éprouvantes. Or, si Léonie accepte sans trop d’effusion la mort imminente et la séparation éternelle avec les siens, elle refuse de passer l’arme à gauche sans revoir le grand amour de sa vie, Antoine Besançon, à qui elle a fait vivre un enfer tout en vivant avec lui la plus intense des passions. Sans plus tergiverser (ou presque), elle le contacte et le rejoint à Guernesey. Mais que reste-il vraiment de cet amour et qu’est-ce que la condamnée espère de ces retrouvailles inédites alors que la mort l’attend les bras ouverts ?
Le récit de Guillaume Sire se veut mise en abyme : le récit à la première personne de notre héroïne se veut être le journal de Léonie que sa fille, Inès, devenue adulte, a retrouvé et raconte. Sauf que lorsque la jeune femme reprend la main à la fin du journal, l’histoire de Léonie est tout autre : affabulation ? spectre déformé ? déni absolu ? Nous voilà lecteurs aussi égarés par les dissonances des récits que Léonie par la condamnation de sa vie.
Mais ce sont les dernières pages aussi et surtout qui font l’exploit de rendre la méchante Léonie (mais pourquoi est-elle aussi méchante d’ailleurs ?) quelque peu touchante : sous le vernis dur, métallique, l’humanité demeure et l’empathie peut faire son entrée, bienfaisante et salvatrice. Ou presque.
« Est-ce que les choses sont une question de point de vue ? Suis-je vraiment méchante ? Parfois, je ne sais plus. » (p.54)
Étonnant, déroutant, audacieusement provocateur et littérairement bien troussé.
Chante Méchante, Guillaume SIRE, éditions CALMANN LEVY, 2026, 147 pages, 18.50€

Ah, serait-ce une pépite ? Ton analyse en dit beaucoup et j’ai hâte de découvrir ce roman et cet auteur.
Bonne rentrée !
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