
Pendant des années, la famille Schnabel a savouré les deux mois d’été sur une presqu’île sauvage, fief de l’ancestrale famille Wilberforce. Il y a de ces affinités que l’on n’explique pas : Eva Wilberforce, épouse désabusée d’un homme de la mer ombrageux, lui partage ses deux filles, Annabel et Olivia, tout en scindant la garde de sa petite dernière, Naomi, avec celui qui fut son amant de passage. Femme de tête, elle dirige l’hôtel de la presqu’île et inspire respect et estime de la faune locale pour son courage, sa résilience et sa détermination à toute épreuve.
Sans doute sont-ce là les qualités que Diane Schnabel, institutrice de son état et écrivaine en devenir à ses heures non pas perdues mais glanées sur son sommeil, dans l’exiguïté d’une buanderie pour ne pas être repérée, trouve en Eva. Une oreille attentive, profondément empathique et nimbée d’un féminisme salvateur pour celle qui s’étiole dans un mariage despotique, où la voix de Max fait autorité, quitte à humilier, minimiser et rabaisser toute entreprise intellectuelle d’autrui. Un égoïsme du quotidien, une omnipotence glaçante pour un homme qui vit dans l’ombre de son foyer. Mais donc l’ombre plane, menaçante, sur les autres…
« La vie paraissait réelle sur la presqu’île. Ce n’était pas seulement que le paysage était plus beau dans sa dureté, c’était aussi qu’ils semblaient tous de meilleures versions d’eux-mêmes, dans ce contexte. » (p.129)
« Elle ignorait ce qui allait se produire, ce qui pouvait leur arriver. » (p.219)
Waldo et Adam, leurs enfants, s’entichent amicalement des filles Wilberforce : les « Fab Four » liés pour l’éternité, se jurent-ils le premier été. Mais la vie est capricieuse et lorsque Annabel entame son adolescence, son comportement change : séductrice en diable, elle met en danger sa réputation et son corps avec qui le veut bien. Jusqu’au drame : sa mort, mystérieuse, suivie deux jours plus tard du suicide d’Adam. Un aveu funeste ? L’hypothèse semble peu plausible, tant le jeune homme se voulait depuis l’enfance discret, affable et plein de compassion pour autrui.
La mort des deux adolescents fracture l’amitié fusionnelle de Diane et d’Eva : comment envisager de poursuivre ensemble alors que le doute demeure sur la culpabilité possible de la progéniture ?
Pourtant, des années plus tard, enfin devenue une écrivaine reconnue et propriétaire d’une confortable maison sur la presqu’île, Diane convie tous les habitants et son fils Waldo, qu’elle n’a pas vu depuis des lustres, pour une fête somptueuse dont il ignore la motivation. Dans le sillage de Diane, dans l’ombre de la demeure et chacune à leur place, Eva, Olivia et Naomi. Chacune leur rôle à jouer pour faire tomber les masques. Chœur antique de furies, dont Diane est le coryphée. La soirée s’annonce cathartique : la révélation peut advenir…
Chaque roman de Julia Kerninon est pour moi un événement, tant j’affectionne son écriture. On dévore avec plaisir chaque ligne, chaque paragraphe, chaque chapitre. Et pourtant… même si j’ai aimé découvrir ce nouveau récit et saisir les thématiques clés de son œuvre (la maternité, la lecture, l’écriture et la création littéraire en général) ainsi que les fils contemporains dont elle s’empare (l’inégalité des sexes, l’emprise conjugale et la pédophilie), il m’a semblé que le roman était en partie trop segmenté en « tranches », selon les personnages. Au final, un sentiment de juxtaposition des portraits, qui pourtant (et heureusement) n’enlève rien à la montée de l’intensité dramatique. Mais, bien évidemment et malgré ce ressenti purement objectif, ne vous refusez pas la lecture d’un roman de Julia Kerninon : vous manqueriez indubitablement une petite pépite littéraire.
La dernière des Wilberforce, Julia KERNINON, éditions de L’ICONOCLASTE, 2026, 281 pages, 21.50€.
