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« Ce genre de petites choses », Claire Keegan : le courage là où on ne l’attendait pas

J’aime beaucoup l’esthétique de la romancière irlandaise Claire Keegan, déjà chroniquée sur le blog : un style épuré qui suggère plus qu’il ne dit et une description contemplative des faits, laissant au lecteur le soin de les interpréter.

Cependant, l’élégance de la plume n’a pas suffi à me faire totalement adhérer au court récit Ce genre de petites choses, qui pourtant conte la noirceur d’une Irlande des années 80 appauvrie et morose, encore largement marquée par les conflits politiques et les conséquences sociales faisant leur lit dans la misère du peuple.

Ainsi, le personnage principal, le besogneux Bill Furlong, trime comme pas deux en ce mois de décembre 1985 glacial pour honorer ses clients de charbon et de bois. Des journées à rallonge éprouvantes, mais il faut cela pour nourrir sa nombreuse famille, composée de cinq filles. Une vie de labeur pour joindre les deux bouts et s’octroyer un peu de douceur.

Mais, alors qu’il doit déposer une livraison au couvent qui domine la ville par son imposante architecture, Furlong découvre une pensionnaire enfermée dans la cabane à charbon. Décharnée, sale, hagarde. La mère supérieure s’empresse de faire illusion, mais l’homme n’est pas dupe : les jeunes filles enfermées dans cet antre de Dieu sont exploitées, malmenées, suppliciées.

Difficile pour lui en cette veille de Noël d’accorder du crédit à la bonté divine. Perturbé par l’ignominie des mœurs humaines, encore plus lorsqu’elles sont supposées être charitables, Furlong vacille. Conscient de l’emprise du couvent sur toutes les affaires de la ville, s’attirer l’ire des religieuses serait dramatique pour lui et sa famille. Mais enfant, né d’une fille-mère, n’a-t-il pas été lui-même secouru par une veuve charitable qui a balayé d’un revers de main les qu’en dira-t-on ? Alors, n’est-ce pas à son tour de faire preuve de courage, de braver l’autorité religieuse pour faire ce qui lui semble à lui bon, humain ? Tout simplement… juste ?

« Ils appartiennent à des ordres différents, continua-t-elle, mais croyez-moi, tous sont de mèche. Vous ne pouvez pas vous dresser contre les unes sans compromettre vos chances avec les autres. » (p.103)

« Etait-ce possible de continuer durant toutes les années, les décennies, durant une vie entière, sans avoir une seule fois le courage de s’opposer aux usages établis et pourtant se qualifier de chrétien, et se regarder en face dans le miroir ? » (p.115)

Le récit offre un instant glané de la sordide histoire des Magdalene Sisters, ces jeunes filles des années 60, enfermées dans des couvents tenant lieu de blanchisseries, car supposées de mauvaise vertu alors que bien souvent elles étaient les victimes de viol et d’abus que les religieuses à travers l’Irlande devaient remettre sur le droit chemin. En guise d’élévation : les coups, les humiliations, les privations, l’asservissement le plus complet pour faire boire jusqu’à la lie une honte dont ces filles n’étaient pas forcément responsables. Nombre de ces filles, ainsi que leurs bébés, moururent dans de terribles conditions. L’affaire fit grand bruit et le scandale éclaboussa l’église et l’état irlandais.

Ainsi, Claire Keegan, de son écriture subtile, touche du doigt l’affaire, suggérant le contexte (et sans doute est-ce ce point que j’aurais aimé voir étoffé, nourri. Ici, l’horreur du lieu est seulement palpable). Elle préfère donner corps à l’acte héroïque de son personnage principal qui, par un seul geste, ose défier l’institution. Le courage n’est pas toujours dans la grandeur des faits : il réside souvent dans les « petites choses ».


Ce genre de petites choses, Claire KEEGAN, traduit de l’anglais (Irlande) par Jacqueline Odin, LE LIVRE DE POCHE, 2020, 124 pages, 6.90€.

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