
La narratrice, enfant au début du récit, son frère Arto et sa mère Mona sont en deuil. Celui d’un époux et d’un père fracassé sur sa moto dans un accident de la route. Les bébés au chaud dans le ventre de Mona n’ont pas plus survécu au chagrin.
Ces « trois petits chats » sont pris sous l’aile de l’Autre. Au début, leur sauveur : homme à tout faire, affable, attentionné. L’art de se rendre indispensable dans les petites choses pour rendre leur mas enfin acceptable et leur quotidien a priori vivable.
« Moma connaît la différence / entre l’épreuve et le drame / l’expérience du chagrin éternel / rend sans doute / tout le reste supportable » (p.87)
Mais une fois bien installé, c’est un loup (« Gueule de loup, gueule de loup, gueule de loup, loup, loup… »), un tigre qui impose sa loi sur la maisonnée, à grands coups de cris (« Tintamarre tintamarre tintamarre marre marre »), d’humiliations barbares et de violence quotidienne. Nul n’y échappe mais aucun ne moufte : le silence est le seul garde-fou pour ne pas raviver l’ire tyrannique d’un pervers narcissique qui use et abuse de son pouvoir sur trois êtres terrorisés, sans aucune perspective de lui échapper.
« c’est la guerre / on joue à ce dont on rêve / ou à ce que l’on connaît » (p.73)
« Sottise maladresse arrogance boucan / insolence oubli ou manque d’attention / tout est prétexte / à son énervement » (p.108-109)
Jusqu’à la mise en scène de trop, fatale. Sans doute nécessaire pour enfin envisager survivre (« Cheval de course course course »). La comptine peut s’arrêter (« Pied à terre pied à terre pied à terre terre terre ») : plus besoin de se rassurer.
Le récit, en prose poétique, se lit en apnée. L’absence de ponctuation et les phrases en vers volontairement tronquées nous invitent à cette plongée dans l’horreur qui sacrifie l’enfance la plus tendre et laisse à sentir les fractures, les brisures nombreuses dont les trois innocents ne pourront jamais se remettre vraiment. Comptine décalée (parce que sublimée par le choix stylistique de la prose poétique) qui narre l’emprise et la violence intrafamiliale, Trois petits chats nous laisse exsangues : comment tenir et survivre (« Somnambule somnambule somnambule ») quand le quotidien devient enfer ?
Coup de poing, coup de maître.
Trois petits chats, Elisa ROUTA, éditions BAYARD, collection Littérature intérieure, 2026, 239 pages, 17€.
