
Chloé est la fille du célèbre écrivain Christian Monnay. A trente-cinq ans, elle vit un quotidien paisible auprès de son compagnon Julien, auprès de ses lycéens auxquels elle enseigne les lettres et enfin auprès de ses deux manuscrits encore jamais publiés, fruits de sa passion secrète pour l’écriture.
« Je n’étais pas prête. Je ne les trouvais pas pires que bien des textes publiés et encensés par les médias, mais si on me disait que c’était mauvais, s’ils étaient refusés par des éditeurs, si tout cela ne valait pas la peine, je ne saurais plus quoi faire de moi et de ma vie. Ne pas les faire lire, c’était continuer à rêver, à espérer. Continuer à écrire. Que tout reste ouvert. » (p.16)
Lorsque son éminent père décède, c’est une onde de choc dans le microcosme littéraire : lui qui n’a plus rien publié depuis vingt ans après deux romans au succès magistral, pourrait-il avoir laissé derrière lui des manuscrits inédits ? Pour son épouse, aveugle depuis un accident, il ne fait aucun doute que le pigeonnier dans lequel il se retirait chaque jour depuis des années pour écrire est l’antre d’un trésor qui ne demande qu’à être publié et la sauver d’une ruine financière annoncée.
Mais en lieu et place de pages noircies de notes, Chloé ne découvre, au lendemain des funérailles, que des pages blanches : Christian Monnay n’a rien écrit, seulement imaginé neuf titres. Son retrait au monde et à sa femme n’était qu’un leurre, une imposture : pendant toutes ces journées, il n’écrivait pas. Pourtant, Chloé n’ose décevoir les espoirs de sa mère : alors, elle fait passer ses deux manuscrits comme ceux de son père. Le succès est quasi-instantané : on se réjouit de ces deux inédits, à la plume brillante et ciselée, véritable héritage posthume ou renaissance d’un monstre sacré de la littérature.
Chloé est sur un nuage : certes, on encense l’œuvre de son père, mais c’est son talent qui est célébré. Elle qui doutait ne doute plus : elle est faite pour écrire. S’ensuivent alors festivals, rencontres, plateaux télé ou radio où elle s’emploie à faire vivre l’œuvre de son père, parce que « fille de ». Bien évidemment, elle est la mieux placée pour en parler.
Mais quelques ombres rôdent autour de ce « revival » littéraire, à commencer par un journaliste soupçonneux, puis sa propre mère. Prise au piège, Chloé s’enferme dans ses mensonges. Elle peut certes compter sur l’éditeur de toujours, Richard, mais jusqu’à quand ? jusqu’où ? Consciente de son imposture chaque jour plus exposée, elle rougit de mettre à mal son couple avec Julien, avocat de son état, la probité incarnée. Et si, sous couvert de protéger sa mère et l’honneur de son père, Chloé avait jeté sur son propre cheminement une malédiction ? Héritage empoisonné d’une filiation littéraire ?
« Je trompais tout le monde. Je faisais semblant, j’étais comme mon père. J’étais comme lui une tricheuse. Comme lui prisonnière de la toile que j’avais tissée. Mais moi, j’allais m’en sortir. » (p.204)
Extraordinaire récit qui file la narration d’un (ou de) mensonge(s), Fille de se lit d’une traite. Prose élégante (on regrettera l’infâme accord de « aucunes traces » à la page 198) qui cisèle sur ses pointes les heurs et malheurs d’une écrivaine empêtrée dans les fils de sa fiction personnelle trop bien écrite où se dispute la place de choix du personnage principal, entre le héros posthume et l’héroïne qui dépérit de sa dualité. Brillant, intelligent : une pépite littéraire !
Fille de, Anne PITTELOUD, éditions FINITUDE, 2026, 255 pages, 20€.
