
Quand elle épouse en 1889 l’un des riches célibataires les plus convoités de Glasgow, la jeune Kitty espère vivement que l’union arrangée par sa mère tyrannique sera en partie teintée de douceur. La cour que lui a faite Charles Maclean lui a laissé entendre une vie paisible et, pourquoi pas, la possibilité de poursuivre ses études de médecine, appétence que Kitty cultive depuis l’enfance auprès de son père, médecin.
Mais l’idylle est brève et ne dure même pas le temps de la lune de miel. En effet, Charles laisse sa jeune épouse dans sa somptueuse résidence secondaire dans les Highlands : Ardbray House a été conçue par feu Maclean senior pour afficher aux yeux de tous sa réussite extraordinaire dans les affaires. Une ostentation de mauvais goût pour les aristocrates du coin, et une étrange ambition que de s’enterrer, certes avec somptuosité, dans un coin aussi reculé de tout. A Glasgow, le nouvel époux s’enferme dans son bureau pour diriger l’usine de coton dont il a hérité. Kitty a l’impression, désagréable, de vivre avec un fantôme.
« Kitty comprit qu’elle allait devoir apprendre à voir la vie à travers une lentille différente, à vivre avec quelqu’un qu’elle ne connaissait pas. » (p.83)
Délaissée, Kitty ne peut compter sur personne pour lui tenir compagnie, car ses domestiques ne peuvent être comptés comme amis. Pourtant, elle a bien envie de casser les codes et s’affranchir des conventions. Aussi, ses brefs séjours à Glasgow, aussi pénibles soient-ils, lui en cuisent : son avis tranché et moderniste sur la condition des femmes dans l’usine de son époux humilie celui-ci ; son aide médicale ponctuelle auprès des nécessiteux est blâmée et la conduisent tout droit, sans retour possible, à Ardbray. Punition ? sanction ? pas forcément, car Kitty a compris qu’en cette contrée sauvage, elle peut éprouver une liberté inédite, que le carcan des conventions familiales et sociales lui a toujours refusée.
« Je ne serai plus contrainte de faire quelque chose que je ne veux pas. J’ai passé ma vie à plaire aux autres. » (p.325)
On lui refuse la médecine ? Alors Kitty se penchera sur l’étude des herbes, des plantes et des fleurs : la grande œuvre de sa vie sera de créer un jardin clos empli d’une végétation nourrissante, guérissante, apaisante. Ainsi, pendant plus de cinquante années, l’herbarium de Kitty Maclean va s’étoffer jusqu’à devenir une référence. Il lui faudra cela pour compenser les deuils de sa vie, cruels et déchirants. Il lui faudra cela pour trouver le réconfort dans ce lieu d’exil devenu cocon.
« Le jardin clos avait toujours été son domaine. […] Cela l’avait transformée de la jeune fille malléable qui était incapable de tenir tête aux autres en femme plus forte, plus audacieuse, capable de créer son propre chemin. » (p.400)
Quand en 2003 une énième acheteuse potentielle envisage l’achat d’Ardbray House, la gouvernante et gardienne des lieux, Greer Mackenzie, espère qu’enfin la vente se conclue. Trop d’espoirs déçus pour enfin quitter ce lieu qu’elle entretient depuis des décennies avec son mari. Mais pour cela, il faudra peut-être oser évoquer les fantômes qui continuent de hanter la demeure et son jardin… Ardbray House, cocon rêvé d’antan ou endroit maudit pour l’éternité ?
Les deux temporalités (1889 et 2003) s’entrelacent tout au long du roman, et l’enquête menée par Caitlin, l’acheteuse d’Ardbray, pour en savoir plus sur les lieux, rejoint le récit de la vie de Kitty. On retiendra de ce roman, aussi cruel que délicieux, le portrait qui est fait de femmes fortes, déchirées entre les normes sociales (ce que « le monde » veut et exige d’elles) et leurs véritables envies d’affranchissement et de liberté. De quel prix faut-il payer l’audace d’oser et le courage de dire non ? Le roman fait le choix de nous briser le cœur en optant pour le sacrifice des enfants, mais nous n’en dirons pas plus… Un premier roman remarquable, une parenthèse de choix dans l’actualité littéraire.
L’herboriste d’Ardbray House, Annabelle MARX, traduction de Charlotte Stewart, éditions FAUBOURG MARIGNY, 2026, 487 pages, 22€.
