A dévorer !

« Les filles », Sophie Stava : sororité insoupçonnée

Un peu plus d’un an après « La menteuse« , chroniqué sur le blog, mon impatience de retrouver Sophie Stava se mêlait d’une certaine appréhension liée aux ficelles un peu trop outrancières (car improbables, et vous savez à quel point cela me hérisse) de son premier thriller domestique.

Or, ma surprise fut entière de constater le gain conséquent en épaisseur narrative de ce second roman, abouti et profond. Certes, le speech semble de prime abord le même : Mallory accepte de quitter Los Angeles avec son mari Graham et ses deux jeunes enfants au décès de sa belle-mère pour continuer à faire vivre sa maison. L’occasion sans doute inespérée pour le couple d’un nouveau départ pour raviver une flamme passablement faible depuis la venue des enfants. Leur arrivée à Sweet Hill, dans le Massachusetts, n’est pas aussi idyllique que Mallory le pensait : la maison de sa belle-mère est vieillotte, Graham est distant au point qu’elle lui envisage clairement la possibilité d’une maîtresse, et elle n’a pas d’amis. Pourtant, c’est avec envie qu’elle suit sur les réseaux les quatre « reines » du quartier : Ivy, Gemma, Lila et, à leur tête, Natalie. Belles à se damner, riches et populaires, elles fonctionnent en vase clos, élite incontestée et incontestable de la ville.

Pourtant, un jour Natalie pose son regard sur Mallory. Est-ce le fruit du hasard ou non ? Toujours est-il qu’en aussi peu de temps qu’il ne faut pour le dire, Mallory est adoubée par le clan. C’est sans doute est-ce là sa chance. Car Mallory suspecte que Natalie, amie d’enfance de Graham, est celle avec qui il entretient une relation extra-conjugale. Alors, pour la faire tomber, il lui faut l’approcher au plus près. Point d’amitié, seulement de la rivalité.

« C’est bizarre comme elles peuvent être cruelles un moment et tendres celui d’après. Je ne comprends pas. Pas du tout. […] Ça me donne le sentiment d’être libérée, plus libre que je ne le suis depuis des années. Je ne suis pas une mère, ni une épouse. Je suis une aura de légèreté, le calme entre l’inspiration et l’expiration. » (p.78)

Néanmoins, la jeune femme ne s’attendait pas à découvrir en Natalie une femme forte, finalement assez détachée des apparences, et pour qui droiture et moralité sont les valeurs essentielles pour avancer. Amie ? ennemie ? Mallory cède peu à peu à l’attachement vrai envers cette femme qui, on le découvre peu à peu, a vécu l’innommable.

« Et si j’avais tout imaginé ? Que je m’étais inventé une histoire ? » (p.300)

Et le roman de se teinter d’une juste gravité : où l’on comprend, le cœur serré, la cruauté des « populaires » qui, de l’enfance à l’âge adulte, en passant par le délicat tournant de l’adolescence, avancent en terrain conquis, sûrs de leur bon droit parce qu’adoubés par les autres. Aucune remise en question, juste l’arrogance du privilège du talent ou de la naissance.

« Je sais, je sais, oeil pour oeil… Mais le monde est déjà aveugle. Aveugle et sourd à ce que ces garçons ont fait. Au chagrin qu’ils ont causé, au genre d’individus qu’ils étaient. Qu’ils sont toujours. Ils prennent et prennent encore. » (p.343)

Et Natalie, comme Gemma ou Ivy, d’oser remettre en question la suprématie sexiste et sociale inhérente à tout groupe. C’est fort, puissant, juste. Mallory peut-elle rejoindre leur groupe pour les vraies bonnes raisons ? Il ne tient qu’à elle d’accepter de tomber le masque et de baisser la garde : la sororité victorieuse est à ce prix.


Les filles, Sophie STAVA, traduit de l’anglais (États-Unis) par Séverine Quelet, éditions LES ESCALES, 2026, 378 pages, 21.90€.

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