Rêve ou enfer ? Être une « American Girl », de Jessica Knoll

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De prime abord, l’idée de m’embarquer dans un récit so US et cheesy sur les tourments d’une journaliste de mode m’a fait un peu peur. En effet, l’auteur n’est autre que la rédactrice en chef du Cosmopolitan, et son héroïne, Ani FaNelli, ne jure que par le bling de tout ce que le côté huppé de New-York peut lui offrir : un fiancé dans la finance, une belle-famille très riche, un poste envié dans un magazine de mode.

« J’avais mis six ans pour en arriver là sans trop d’efforts : un fiancé qui travaille dans la finance, la serveuse du Locanda Verde que j’appelais par son prénom, le dernier sac Chloé autour du bras (pas un Céline, certes, mais au moins, je ne me promenais pas avec un Louis Vuitton ignoble comme si c’était la huitième merveille du monde. J’avais eu le temps de rouler ma bosse. Mais pour ce qui est des préparatifs du mariage, alors là, virage plus dur à négocier. […] Trois mois sont passés et il vous faut encore trouver un photographe dont le book ne contient pas une seule photo de mariée avec la bouche en cul-de-poule (plus dur qu’il n’y paraît), des robes de demoiselle d’honneur qui ne font pas demoiselles d’honneur, et un fleuriste qui puisse avoir des anémones même hors saison, parce que franchement, des pivoines, y a pas moyen ! Un seul faux pas et tout le monde va voir que sous cet élégant bronzage artificiel se cache une godiche italo-américaine qui ne connaît pas les bonnes manières. Je pensais qu’arrivée à vingt-huit ans, j’avais fait mes preuves et que je pouvais me laisser vivre. Mais avec l’âge, la lutte est de plus en plus acharnée. »

Dès les premières lignes, le ton est donné, et on devine aisément que le récit ne sera en rien cheesy et qu’Ani est confrontée à de violents démons intérieurs.

Ces démons, nous les découvrons grâce à la double narration du récit : d’un côté, la voix narrative de la jolie et brillante Ani FaNelli, tergiversant sur son mariage imminent avec le beau Luke ; l’autre, la voix de Tif, jeune adolescente faisant son entrée au riche lycée Bradley après avoir été renvoyée de son école religieuse pour consommation de drogue.

L’entrelacement des voix fait monter en puissance le drame sous-jacent que le premier chapitre suggère. Or, c’est à travers le récit de Tif que ce drame se dessine : sous la coupe de sa mère (pathétique marionnette cherchant à tout prix à atteindre l’aura des riches familles de la Main Line de Bryn Mawr en accumulant les signes extérieurs – seulement extérieurs et surtout maladroits –  de richesse), Tif est poussée dans la course à la popularité auprès des élèves les plus en vue du lycée, à savoir les Jambes Poilues et les OLHI (pour Olivia et Hillry).

Cette course à la popularité l’amène tout d’abord à se « travestir » (je n’hésite pas à employer ce terme, car c’est littéralement ce que sa mère l’amène à faire en claquant près de 300 dollars pour refaire sa garde-robe complète, jusqu’à de la lingerie Victoria’s Secret pur une ado de quatorze ans !). Puis, cela l’amène à se livrer – inconsciemment – à une débauche fâcheuse pour sa réputation. L’intégration n’est rien d’autre qu’un infâme bizutage pour TifAni.

Néanmoins, elle peut compter sur l’amitié sans faille d’Arthur, un autre laissé-pour-compte, relais absolu lorsque sa déchéance devient complète.

« Ne sachant pas ce que j’allais devenir, je ressentais une angoisse au goût acide. Mais elle s’est envolée quand j’ai découvert ce que j’étais finalement devenue : la nouvelle élève, certes mignonne, qui avait déjà perdu sa popularité sept semaines après le début des cours. […] Arthur avait le même constat voilà des années : il était devenu mon joyeux partenaire de délit. »

Mais les événements prennent alors au lycée un tournant inéluctable vers la tragédie suprême dont Tif ressort physiquement vivante. Mais moralement anéantie.

Et c’est ce drame adolescent des origines qu’Ani ne cesse de fuir et d’appréhender à la fois tout au long de son récit d’adulte, jusqu’à sa réponse finale. Jusqu’à ses réponses finales.

Premier roman brillant, American Girl est un véritable page-turner de qualité, que je recommande absolument.

American Girl, Jessica Knoll, 2016, Actes Sud, 360 pages, 22.80 €.

 

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