« Petite femme », Anna Giurickovic Dato : pudique et esthétique récit d’un non-dit qui a fait trop vite grandir…

Giorgio, Silvia et leur petite fille Maria mènent une vie confortable à Rabat, où Giorgio travaille pour l’ambassade d’Italie. Une aisance matérielle certaine et un cocon familial aimant : une famille lambda parmi tant d’autres.

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Pourtant, un jour, Giorgio est retrouvé défenestré alors qu’il était seul dans l’appartement avec Maria. Un accident bête et méchant ? Ou une tentative délibérée de la petite Maria ?

« – Tu ne me croirais jamais.

– Je ne croirais jamais quoi, Maria ?

– Que je suis le diable.

– Tu es un ange, tu es une enfant.

– C’est pas vrai. Le diable, je l’ai là. Elle se leva et indiqua sa poitrine. Mais je ne sais pas qui l’a mis là, je suis comme ça. » (p.172-173)

On comprend en effet que Maria vit des nuits sans sommeil. Fascinée par son père qu’elle adore, elle laisse cependant échapper quelques mots étranges et son comportement à l’école, impudique, suggère des mœurs troubles et subies. Qui s’avèrent au final terriblement exactes.

« je me rendais compte que la vérité était dans ses yeux. Combien de fois avait-elle tenté de me le dire et je n’avais pas voulu l’écouter ! Je m’effondrai à genoux, tremblante. J’eus l’impression d’avoir toujours su, j’éprouvai une terreur sans surprise. » (p.175)

Mère et fille regagnent Rome. Quelques années plus tard, on retrouve le duo : Maria est déscolarisée et enchaîne les caprices, les crises de larmes et de désespoir. Belle en diable, elle cultive une ingénue innocence qui n’est qu’apparence. Alors, quand Silvia présente pour la première fois à Maria Antonio, son nouvel amour depuis un an, la rencontre ne se passe pas tout à fait comme prévu. Silvia se retrouve peu à peu dépossédée de sa propre relation amoureuse sous ses propres yeux : Maria provoque, sensuelle, le nouvel amoureux de sa mère…

« J’interviens et m’exprime à nouveau d’une manière si faible et incertaine que je ne suis pas sûre d’avoir été entendue. J’ai peur, même s’ils m’entendaient, de ne pas être écoutée et de devoir ravaler mes paroles de mère mortifiée tandis qu’elles rebondissent à vide contre les murs, dans l’appartement envahi de meubles, dans les gestes distraits, en les voyant revenir vers moi telles des insultes. J’ai peur de découvrir que je ne compte vraiment pour rien, que je n’ai plus aucun rôle, que je devrais m’en aller gentiment dans ma chambre et fermer la porte pour qu’advienne ce qui advient désormais, j’en suis convaincue, pas seulement dans ma tête confuse. » (p.147)

Maria est-elle un ange ou un démon ? Une victime ou une coupable mu par le traumatisme de son enfance, agissant tel un bourreau envers sa mère ? Un volte-face adolescent dans lequel l’enfant soumise se révèle une dominante et « petite » maîtresse-« femme » ?

A travers l’évocation poétique de la ville de Rabat, de ses traditions, le narrateur évoque un paradis marocain transformé en enfer familial pour une enfant. Les monstres sont peut-être ceux du quotidien, ceux que l’on ne devinerait jamais porter le masque de l’horreur. Et pourtant, ne sont-ce pas les plus redoutables ?

Anna Giurickovic Dato nous livre un récit dans lequel elle évoque un cas de conscience : si le jugement est sans appel pour Giorgio, l’est-il aussi pour la machiavélique et très nabokovienne Maria ? L’écrivaine signe un très beau roman, avec l’esthétique pudique d’un élégant, complexe et dramatique clair-obscur familial.

Petite femme, Anna GIURICKOVIC DATO, traduit de l’italien par Lise Caillet, éditions Denoël, 2018, 179 pages, 19.50€.

Roman gracieusement envoyé par le service presse des éditions Denoël.

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