« Ceux d’ici », Jonathan DEE : un brillant roman sans complaisance de là-bas

Avec ce quatrième roman de Jonathan DEE (que je découvre honteusement SEULEMENT maintenant !), nous plongeons dans l’Amérique post-trauma du 11 septembre 2001, une Amérique dévastée et minée par ses théories du complot, que ce soit à l’échelle nationale comme à l’échelle locale. Bienvenue dans la bataille sociale d’un microcosme provincial face à l’hégémonie nationale.

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Le récit débute juste quelques heures après le 11 septembre 2001 à New-York. La narration est alors assumée par un personnage anonyme, détestable à souhait car injurieux et vulgaire envers toute personne rencontrée. On devine sans difficulté aucune le mec louche. Cet antipathique quidam rencontre dans le cabinet de son avocat Mark Firth, un provincial avec lequel il semble partager la même mauvaise expérience : tous deux ont été bernés par un pseudo conseiller en placements bancaires. Nous n’en saurons pas plus sur ce mystérieux personnage, mais tout au plus a-t-il le mérite de servir de tremplin pour cadrer le récit et l’un de ses personnages principaux, Mark.

L’intrigue (tout comme les riches et puissants habitants de Manhattan) se délocalise, après ce prologue qu’il convient de surmonter, de New-York à Howland, dans le Massachusetts, petite bourgade comme il en existe tant, secouée elle aussi par le 11 septembre.

Mark Firth, de retour de New York, est contacté, en tant qu’entrepreneur en bâtiment, par le riche Philip Hadi pour assurer un système d’alarme et de sécurité renforcé pour sa somptueuse maison secondaire, dans laquelle sa famille et lui vont maintenant vivre, pour plus de sécurité. Ramant pour joindre les deux bouts, Mark voit en Hadi un rêve de réussite : et si, pour s’en sortir, il fallait voir plus grand ? spéculer sur la crise en achetant des biens immobiliers à deux sous pour les revendre le double plus tard ? Et si Mark tentait l’aventure…

Hadi, présence discrète dans le roman, prend pourtant le poste de Premier Élu (équivalent du maire) de Howland : messie généreux pour les uns car il n’hésite pas à ponctionner dans ses deniers personnels pour assurer les taxes les plus basses possibles, menace autocratique et autoritaire pour les autres qui voient en lui l’abus du pouvoir lié à l’argent. Peut-on décemment « acheter » une localité et ses habitants ?

« Vous croyez peut-être que les gens qui en veulent à votre porte-feuille sont les indigents, les miséreux, les défavorisés, pas du tout. Ce sont toujours les puissants. Ce sont toujours ceux qui ont plus que vous – et leurs alliés, qu’ils appellent « la loi » ou le « gouvernement » – qui vous prennent ce qui vous appartient. » (p.372)

A travers cette bivalence de la perception du personnage de Hadi, deux clans vont s’opposer : ceux qui, comme Mark, vouent un culte au richissime mécène ; les autres comme Gerry, le frère de Mark, qui mènent une lutte obscure mais pour autant acharnée pour faire descendre de son socle l’intouchable Élu et ce qu’il représente.

Le génie de Jonathan DEE est de créer un microcosme dans lequel les personnages et leurs intrigues sont tous liés (Mark et son frère Gerry liés par leur partenariat professionnel d’achat et de revente, leur sœur Candace, Karen l’épouse de Mark, leur fille Haley, Barrett l’employé instable de Mark…). Tous sont en connexion et les enchaînements de l’un à l’autre sont d’une fluidité déconcertante. Faut-il rappeler sur ce point que Jonathan DEE enseigne le creative working à l’université de Columbia ?

Au-delà de ce merveilleux talent de conteur, DEE parvient à composer un récit dans lequel l’histoire de chacun est liée à l’Histoire politique et sociale d’un pays, ce qui occasionne une réflexion pertinente sur le pouvoir et l’affranchissement discutable des carcans qui, au delà d’instaurer un cadre rassurant de droits et de devoirs, emprisonnent les ambitieux de seconde zone.

De fait, Jonathan DEE donne à lire le côté le moins flatteur de ces petites gens qui luttent toutes pour survivre, qui se débattent pour avoir la tête hors de l’eau dans un monde en reconstruction.

« Comment en était-elle arrivée là ? Elle n’avait pas, comme sa sœur, déployé tous les efforts nécessaires pour partir : elle était restée, elle avait pris un travail qui la forçait à faire semblant de croire que les fils et les filles des gens qu’elle connaissait depuis son enfance avaient le désir d’être meilleurs que leurs parents. Ses vies non vécues, tous les cadavres des possibles, la hantaient. Peu importait sous quelle forme. Rien dans sa vie ne serait plus qualifiée de temporaire, de provisoire, d’expérimental. C’était fini. » (p.238)

Les « riches » ne sont que fugace apparition dans le récit : Hadi repart aussi discrètement qu’il était arrivé à Howland, entourant son passage de mystère. Aussi fugace est l’impression de réussite de tous les personnages du récit. L’espoir est-il encore permis ?

« La ville commençait à changer […]. Il suffisait de voir l’allure des gens. Ceux-ci cherchaient à attirer en priorité les grosses fortunes, et ensuite, une fois installés, ils les trouvaient insupportables. Les riches venaient chercher ici une atmosphère bucolique dont ils semblaient aussitôt vouloir se protéger, en érigeant un mur pour les isoler de ce qu’ils étaient supposés apprécier ou adopter. Ces sentiments avaient toujours existé, mais on aurait dit qu’ils remontaient à la surface. » (p.287)

Formidable page-turner de qualité qui dissèque la société américaine, le roman de Jonathan DEE est tout simplement addictif !

Ceux d’ici, Jonathan DEE, traduit de l’anglais (États-Unis) par Élisabeth Peellaert, éd. PLON, coll. Feux croisés, 2018, 410 pages, 21.90€.

 

 

 

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