Une uchronie réjouissante signée Pierre Léauté

Quel honneur lorsque Pierre Léauté, auteur prolixe et de qualité, m’a sollicitée pour lire son roman Mort aux grands !, publié aux éditions Le Peuple de Mu. Quel bonheur de recevoir mon exemplaire dédicacé, qui ne pouvait laisser augurer qu’une excellente lecture de son récit.

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Dès les premières lignes, j’ai été emportée par la très jolie plume de Pierre Léauté : style très littéraire, art de la formule. Premier argument absolu en faveur de Mort aux grands ! Ensuite, du fait de sa grande maîtrise de l’Histoire (le sieur est professeur d’histoire et de géographie), Pierre Léauté propose une réécriture on ne peut plus sympathique et sérieuse de l’issue de la Première Guerre Mondiale à travers son personnage principal Augustin Petit.

Ainsi, Augustin Petit participe, contraint et forcé, à la Première Guerre. Rescapé mais amoché, il en vient à l’idée – son leitmotiv – que les petits et grands tracas du monde sont le fait d’un seul et même coupable : les grands !

« – Ce ne sont pas les vieux, le problème, lâchai-je.

– Qui donc alors ?

– Les grands. […] Ils mangent comme quatre, se pensent supérieurs aux autres alors qu’ils sont la lie de la société. Pourquoi crois-tu que la France ait perdu la guerre ? […] Leurs têtes dépassaient des tranchées »

L’objectif d’Augustin est alors d’assurer la suprématie des petits bruns et d’éradiquer les grands, quels qu’ils soient :

« Peu me chalait cependant, j’étais de la race supérieure des vrais Français. Celle des petits bruns. »

Et Pierre Léauté de se lancer dans une réécriture réjouissante (et, même si uchronique, plutôt logique) de l’Histoire : Petit y rencontre Clemenceau, se bat en duel contre lui, et devient finalement Président pendant dix ans, en ayant soin d’asseoir la domination du PPP (Parti des Plus Petits), dont le symbole est le Poussin.

Cependant, il me semble qu’il faille voir, au-delà de cette sympathique uchronie (qui n’a pas été sans me rappeler les meilleurs passages des Fleurs bleues de Raymond Queneau), une réflexion sur la mise en place des dictatures et des lignes de pensée totalitaires. En effet, sous couvert de la vengeance et du rétablissement de ce qui est considéré comme de bon droit (les petits au pouvoir), Augustin Petit en vient aux dérives d’un autoritarisme qui éradique tout ce qui est grand.

« Toute ma vie, j’ai dû faire face à cette question existentielle. Qui veut me nuire ? Quel est mon ennemi ? J’ai vécu les années de ma prime enfance dans une petite ferme de Normandie. Mon père y élevait toutes sortes d’animaux de basse-cour. Aussi, lorsqu’il leur jetait des graines, seuls les plus forts et les plus vigoureux prenaient tout et se gonflaient la panse. Les laissés-pour-compte et les plus petits ne venaient picorer que ce que l’on avait bien voulu leur laisser après. Les poussins étaient servis les derniers. A la guerre, les grands se partageaient les grades et envoyaient au casse-pipe les troufions, la masse des valeureux sans lesquels pourtant nous n’aurions pas remporté tant de batailles. »

On est obligé d’y voir une relecture du totalitarisme nazi lequel, au nom de l’idéologie aryenne, en vint tragiquement à éradiquer tout ce qui n’était pas grand, blonds et aux yeux bleus. Considérez ainsi ce passage des Dix commandements contre la propagande ennemie que fait paraître Augustin Petit, afin de lancer un autodafé national :

« La langue française ne peut être maniée que par des bruns. Aussi notre identité nationale ne saurait souffrir plus longtemps les romans de Tolstoï et Pouchkine ni accepter Rabelais et ses histoires de géants. Que diable croyez-vous inculquer à nos chères petites têtes brunes ? Vous excitez chez nos enfants de bien mauvais penchants en leur contant les aventures du grand Meaulnes ! Et le petit Poucet ? N’est-il pas une plus saine lecture ? Alors, expurgez de vos foyers les livres suspects et nuisibles ! »

Relecture critique bien évidemment, puisque l’on ne peut que sourire lorsque Petit s’aperçoit qu’il a oublié d’expurger le Louvre de tous ses « grands » : « Pendant dix jours, les CC [Culottes Courtes] vidèrent les musées de Paris et de province des œuvres les plus licencieuses. Ils mesurèrent à l’aide de mètres les personnages de Poussin et de Vinci et quand l’artiste avait vu trop grand, on découpait les toiles ».

Par conséquent, le récit de Pierre Léauté, sous couvert de rehausser les petits (et ils sont nombreux : 1.63 m pour Louis XIV, 1.62 m pour Beethoven, 1.69 m pour Napoléon), souligne d’une plume délicieusement incisive les dérives idéologiques politiques. Dans l’idée, nous ne sommes pas loin de Matin brun, de Franck Pavloff. Mais dans tous les cas, Pierre Léauté est proche d’un succès mérité.

Avec Mort aux grands !, vive Pierre Léauté !

Mort aux grands !, Pierre Léauté, Éditions du Peuple de Mu, 134 pages, 12€.

 

 

 

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