« La fille à la voiture rouge », Philippe Vilain : Lolita et son pantin

Dans cette autofiction, genre de qualité plébiscité par un certain nombre d’auteurs français actuels, le brillant Philippe Vilain – que j’admire depuis son extraordinaire roman Pas son genre, roman lui-même adapté avec brio au cinéma par Lucas Belvaux (vu et revu des dizaines de fois, c’est vous dire !) – narre sa relation amoureuse de cinq années avec la belle Emma Parker, de 19 ans sa cadette. Une fascinante, riche et talentueuse étudiante qui ensorcelle l’écrivain par sa fraîcheur, à la fois mutine et sensuelle.

« Ces invisibles racines entre nous, ces affinités qui me faisaient voir en elle un double, cette coïncidence qui m’avait attiré vers cette inconnue, le fait que l’étudiante parût, comme moi, égarée dans son époque, ne pouvaient que me troubler. » (p.23)

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Très vite, l’écrivain-narrateur devient dépendant d’Emma, de ses humeurs, de ses envies. Une révélation de la jeune femme y est sans doute pour quelque chose : elle annonce assez rapidement à son amoureux que, suite à un terrible accident de voiture dans lequel son fiancé russe a trouvé la mort, elle vit avec un hématome cérébral qui menace sa vie à tout moment.

Tout en prévenance, l’écrivain-narrateur profite alors de chaque instant « vital » avec Emma, n’hésitant pas à sacrifier son temps, son argent, ses réflexions pour lui assurer un cocon d’amour quotidien. Les frayeurs sont régulières, mais Emma repart toujours vaillante, décidée à croquer cette survie à pleines dents.

« quand bien même je ne me souviens d’Emma Parker avec tant d’émotion que parce que sa vie était menacée, parce que ces moments, que je photographiais en moi, gravés dans le marbre de l’inquiétude, j’en avais déjà la nostalgie, je les voyais comme des souvenirs avant qu’ils n’en soient, parce que ces moments de fête, cramponnés à leur éternité fragile, n’étaient plus seulement du mémorable, mais de l’inoubliable. » (p.64)

Cependant, un renversement inattendu vient perturber la tranquille routine du couple, surplombée par une épée de Damoclès funeste : Emma a tout inventé de sa vie fabuleuse. Même son nom est une invention. La supercherie générale est dévoilée, le masque tombe : Céline Marchand, jeune femme jolie et intelligente comme il y en a tant, s’est inventée une vie autre pour jalousement mieux garder auprès d’elle cet homme attirant et attiré, connu et reconnu.

Or, contre toute attente, Philippe Vilain ne rompt pas : et la relation de reprendre, sur des bases plus sincères cette fois-ci. Semble-t-il. Car lorsque une telle esbroufe a ainsi aveuglé, le mensonge peut-il réellement cesser ? La manipulation du cœur et de l’âme ne serait-elle finalement pas l’un des principes inhérents à toute relation amoureuse ?

« Son mensonge était un appel à l’aide, un cri qui avouait tout à la fois l’insatisfaction et les failles de sa jeune existence, l’ennui de son milieu, son besoin de considération, son désir d’aimé et d’être aimée. » (p.142)

On saisit peu à peu que l’écrivain-narrateur est en fait le jouet d’Emma / Céline : c’est chez lui que leur relation s’épanouit, c’est lui qui entretient matériellement leur relation, lui qui obéit au bon vouloir des fantaisies d’Emma, lui qui lui assure un soutien sans faille lorsqu’elle tente l’agrégation et vit les tourments du concours. Et pourtant, on devine une ingratitude grandissante de la part d’Emma / Céline, un volte-face régulier de la jeune femme qui fait souffler le chaud et le froid, souvent glacial et glaçant de détachement.

De fait, le roman de Philippe Vilain me semble, à bien des égards, une réécriture intéressante et parisienne de la relation nabokovienne entre Lolita et le professeur Humbert Humbert (Philippe Vilain cite d’ailleurs à juste titre la référence dans son récit) mais aussi une relecture de La Femme et le pantin de Pierre Louÿs par la cruauté délicate dont use et abuse le personnage féminin. La fille à la voiture rouge explore et redéfinit avec délicatesse le motif de l’homme amoureux devenu marionnette, manipulé par une délicieuse créature à la fois femme et enfant, à la dualité définitivement diabolique.

Philippe Vilain propose un extraordinaire roman par sa prose, magnifiquement littéraire, mais aussi par ses thématiques à propos desquelles il renouvelle un questionnement des plus inspirants : l’amour est-il affaire de mensonge ? quelle est la part d’illusion que nous entretenons dans une relation ? jusqu’où doit-elle aller et s’arrêter ? les êtres de papier peuvent-ils être une menace sur les êtres de chair ? si le roman est illusion, l’illusion du réel peut-elle être source d’un roman ?

Intense, inspirant, brillant.

La fille à la voiture rouge, Philippe VILAIN, éditions Grasset, 2017, 250 pages, 19€.

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