« Est-ce ainsi que les hommes jugent ? », Mathieu Menegaux : DURA LEX, SED LEX. QUID de l’humanité de la justice à l’ère du 2.0 ?

Dans la famille Dalmas, je demande :

  • la mère, Nathalie, emportée en quelques mois par un cancer en 2012
  • la fille, Claire, échappée de justesse d’une tentative d’enlèvement sur le parking d’Auchan en janvier 2013
  • le père, Bertrand, violemment fauché par la voiture de l’homme qui a tenté d’enlever sa fille sur ce même parking d’Auchan en janvier 2013.

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Pendant trois ans, le lieutenant Defils n’a de cesse de vouloir retrouver l’homme blond à la veste en jean et à la Mégane blanche aperçu par Claire. Trois ans d’une quête acharnée pour honorer sa promesse de retrouver l’assassin du père de celle qui devient officieusement sa protégée.

Or, un matin de janvier 2013, la police débarque chez Gustavo Santini, un quadra d’origine argentine, cadre supérieur à la vie tranquille auprès de son épouse et de ses deux enfants. Circonstances accablantes et déterminantes, il est le malheureux propriétaire d’une Mégane blanche et d’une vielle veste en jean. Il n’en faut pas plus pour que la police l’embarque, sans ménagement. Gustavo, qui se sait innocent, entame une descente aux enfers où les policiers deviennent les bourreaux qui violent son intimité familiale, le dépossèdent de son identité et nient son humanité.

« Parce qu’il s’agit d’une erreur. Il ne peut s’agir que d’une erreur, c’est une effroyable méprise, ils ont frappé à la mauvaise porte, ces idiots zélés. » (p.33-34)

Pire (peut-être ? encore ?), les réseaux sociaux relaient l’accusation qui est portée contre Gustavo : le lynchage devient affaire d’état. Gustavo ne voit d’autre issue que la mort pour échapper à la ruine de sa vie.

« et la troupe disparaît, comme un ouragan qui s’éloigne, laissant derrière lui un paysage de désolation et des habitants traumatisés. » (p.109)

« Le choc est dévastateur et la fissure n’est pas près d’être comblée. » (p.179)


Il est très intéressant, à travers cet extraordinaire récit de Mathieu Menegaux, de considérer la difficile position conférée au lecteur qui se retrouve face à un cas moral, voire un dilemme. En effet, le lecteur ressent bien évidemment de l’empathie pour Claire, l’orpheline malheureuse dramatiquement privée de ses parents ; il en ressent tout autant pour Gustavo, dont l’innocence affleure à chaque page. Mais Mathieu Menegaux parvient, à travers la description de l’acharnement légitime de Claire à vouloir que justice soit faite, à la rendre presque odieuse et donc coupable de la détresse suicidaire de Gustavo. Un comble. Pour qui prendre parti ?

Livre fort. Intense. Et qui questionne, surtout : la justice peut-elle être injuste à vouloir à tout prix un coupable ? La justice peut-elle être aveugle ? A-t-elle le droit d’être aveugle ?

« Tout le monde ment, sur tout, tout le temps. Coupables, innocents, tous ont quelque chose à dissimuler, une vérité à travestir pour les convenances, pour la famille, pour la société. » (p.92)

Quelle est la part d’humanité de la justice ? Qui peut juger ? Qui a le droit de juger à l’ère des réseaux sociaux où tout un chacun note, donne son avis, commente avec un sentiment de légitimité absolue, sûr de son droit et de sa voix ?

« Déjà 500 « j’aime ». Un troll a créé cette page il y a dix minutes et un demi-millier de personnes ont rejoint le clan des vengeurs. » (p.199)

« Les Santini sont abandonnés, livrés en pâture à une foule grossissante qui crie vengeance à coups de posts et de tweets. » (p.205)

Mathieu Menegaux, à travers le double destin tragique de Claire et de Gustavo, questionne le statut de victime dans la société actuelle. Peut-on devenir le bourreau de quelqu’un au nom de la justice ? Et surtout, il brosse un portrait au vitriol d’une police exempte de toute empathie, de toute emphase sentimentale. Froideur clinique des opérations au prix d’un traumatisme qui jamais ne guérira.

La justice a été créée par les hommes et pour les hommes. Merci Mathieu Menegaux de nous questionner sur l’humanité de ses acteurs.

Est-ce ainsi que les hommes jugent ? Mathieu MENEGAUX, éditions Grasset, 2018, 226 pages, 18€.

Roman gracieusement envoyé par le service presse des éditions Grasset

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